Plusieurs centaines d'auteurs ont envoyé un dessin pour "La BD est Charlie"

Nicolas Gary - 16.01.2015

Manga/BD/comics - Univers BD - Charlie Hebdo - bande dessinée - solidarité dessins


Les sentiments sont partagés, et nécessairement complexes : d'un côté, les hommages, le recueillement, l'émotion. De l'autre, la mobilisation, les chants, les dessins, les réseaux. En face, la solidarité, évidente, mais un peu distante : Défendre la liberté d'expression, oui, adhérer pleinement au Je suis Charlie, moins, voire pas du tout. Que reste-t-il ? Eh bien, un album prochain, collector, réunissant une vingtaine d'éditeurs, et une question : l'hommage implique-t-il que les dessinateurs ne soient pas rémunérés ? Gloups...

  

 

Marche républicaine Charlie

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Les libraires ont tous reçu, ces derniers jours, les bons de commande, pour faire état de cette initiative éditoriale, émanent du groupe BD du Syndicat national de l'édition. Début février, un « recueil de dessins en mémoire des victimes assassinées » doit sortir. Et d'indiquer : « L'intégralité des bénéfices de cette parution sera reversée aux familles des 17 victimes. » 

 

Dans l'un de ces courriers, que nous avons pu consulter, l'éditeur assure : « Dessinateurs, éditeurs, diffuseurs offrent tous leurs droits et leurs services, imprimeurs, papetiers, distributeurs travaillent à prix coûtant. Quant aux libraires, ils recevront tous la même remise minorée. » 

 

Ce mouvement de solidarité bien ordonné est piloté par Glénat, qui prend en charge la partie éditoriale de l'affaire, ainsi que la production et la diffusion. Hachette, de son côté, doit assurer la distribution. Pour les libraires, la remise sera de 25 %, unique, et le tirage global de 100.000 exemplaires. Les commandes peuvent se faire jusqu'au 27 janvier – 5 unités au minimum –, pour un prix de vente TTC de 10 €. 

 

Tous les bénéfices de La BD est Charlie seront reversés aux familles des 17 victimes, et les dessinateurs peuvent, jusqu'à aujourd'hui encore, verser leurs productions sur un serveur FTP spécialement mis en place pour l'occasion. 

 

Nobles intentions, à quelques détails près

 

Le 8 janvier dernier, au SNE, Vincent Montagne, le président, assurait devant les professionnels réunis : « Le terrible drame qui nous réunit justifie plus que jamais de donner aux créateurs les moyens de défendre notre culture dans toute sa diversité. Oui, le droit d'auteur est un droit de l'homme. » Les traditionnels vœux du Syndicat s'étaient changés en hommage improvisé aux victimes, l'attentat à la rédaction de Charlie Hebdo s'était déroulé la veille. 

 

Plusieurs auteurs, à l'image du dessin de Dav nous ont pourtant fait cette réflexion : bien entendu, aucun problème pour la solidarité, c'est noble et désintéressé. Mais la demande pique tout de même un peu. Surtout que la présentation semble assez radicale. « Céder l'ensemble de mes droits, cela signifie que je n'ai pas le droit de l'utiliser pour un recueil que je voudrais réaliser par la suite ? Si c'est le cas, c'est sincèrement abusé », nous précise l'un d'entre eux.

 

« C'est toujours la même chose, finalement : pour la rémunération des auteurs, lors des salons, c'est la croix et la bannière pour faire entrer cette idée. Nous avons toujours un statut particulier, comme si un principe général régissait l'édition. Le traitement est toujours différent, et se solde par le fait que l'auteur n'est pas rémunéré. »

 

Par Dav le Dessineux, sur Facebook

 

« Le cul entre deux chaises, c'est tout », tranche un dessinateur, qui a malgré tout fait parvenir son dessin. « Personne n'a envie d'être désigné comme le vilain petit connard qui aura refusé, parce que Charlie Hebdo est devenu une cause nationale. Ça fait tout de même sacrément mesquin de signaler qu'en tant que dessinateur, on ne gagnera pas un centime, alors que la cause est noble. » Pourtant, le constat fait mal : « Les salariés des maisons ne vont pas travailler sur ce livre en dehors de leurs horaires de boulot. Et leur salaire est assuré en fin de mois. »

 

"Trop de précipitation", pourtant bien compréhensible

 

Des auteurs déchirés entre l'envie de faire quelque chose, « et une trop grande précipitation », constate le SNAC BD. Plusieurs acteurs auraient préféré que soit pris « le temps de la concertation, pour faire quelque chose de juste ». Bien entendu, personne ne pense à mal, vis-à-vis des auteurs, « mais l'enfer, n'est-ce pas, et ses pavés, on les connaît bien. Au nom de la liberté d'expression, on a l'impression que tout le monde oublie de s'écouter ». D'autres auraient volontiers participé, mais l'idée d'un comité de sélection les a rebutés : difficile de souhaiter rendre hommage, et d'être arrêté à la porte.

 

 

 

« C'est le drame de notre profession, qui est souvent appelée pour des causes humanitaires : le dessinateur, c'est celui qui va faire le don. Ce sont des choix personnels que chacun peut faire ou refuser. Avec l'urgence médiatique, et la volonté de présenter le livre pour Angoulême, tout s'est déroulé très rapidement. Cela occasionne toujours des malentendus, des bugs, et ça devient dommageable pour les auteurs. »

 

D'autant plus que, du côté des éditions Glénat, on insiste formellement : « Il n'est pas question de priver les auteurs de leur dessin ni de les déposséder. Il leur sera possible de reprendre leur réalisation pour d'autres ouvrages ultérieurs. » Et d'insister : « Il n'est pas question de faire d'argent avec ce livre ! » Pas plus d'ailleurs qu'un éditeur étranger qui choisirait d'en acheter les droits : si pour l'heure l'arbitrage entre les éditeurs impliqués et le SNE n'est pas achevé, sur la répartition des sommes perçues auprès des familles, tout sera rapidement réglé.

 

Au moment où nous écrivons, les représentants des différentes maisons impliquées se réunissent chez Glénat, pour choisir les dessins qui seront retenus. « Nous avons reçu plusieurs centaines de dessins, plus de 500, et seuls ceux accompagnés de l'autorisation de cession seront examinés », précise la maison. Les délibérations seront assez longues, assurément.

 

La date de parution en librairie est le 5 février, ce recueil comptera 192 pages et coûtera 10 euros. Il sera par ailleurs disponible en avant-première au festival d'Angoulême. Le livre est porté par Casterman, Dargaud, Delcourt, Drugstore, Dupuis, L'École des loisirs, Fluide glacial, Futuropolis, Glénat, Jungle, Kana, Le Lombard, Panini, Soleil, Steinkis, Urban Graphic et Vents d'Ouest.