Précarité, pessimisme, et autres raisons de se réjouir d'être auteur de BD

Nicolas Gary - 29.01.2016

Manga/BD/comics - Univers BD - EGBD16 - revenus auteur bande dessinée - festival Angoulême auteurs


La rencontre à l’espace Franquin autour des États généraux de la BD présentait les résultats de la première étude centrée sur les auteurs. Quelques données avaient été communiquées en début de semaine, avec l’analyse d'environ 1500 réponses apportées. « On estime qu’il se trouve 3000 auteurs en activité, aussi disposons nous d’un panel représentant 50 % de la profession », lance Benoît Peeters. 

 

Etats-Généraux de la BD 2016

Thierry Groensteen - Thomas Paris - Denis Bajram - Benoît Peeters

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Nous avons reproduit, en attendant que l’ensemble de l’étude soit proposé en téléchargement sur le site des EGBD, les différents graphiques statistiques exposés. Tous les domaines sont ainsi abordés, à commencer par la perception que les auteurs peuvent avoir d’eux-mêmes. Avec 27 % de femmes qui ont répondu, le secteur de la BD se féminise fortement, mais, si les auteurs se sentent majoritairement professionnels, 53 % assurent avoir un sentiment de précarité. 

 

Leur niveau de formation est de niveau supérieur, pour 79 % des répondants, ce qui contraste fortement avec le niveau de rémunération. Ils n’habitent d’ailleurs pas Paris, principalement – les coûts de la vie et des loyers peuvent l’expliquer. De même, si le niveau d’étude est haut, le milieu familial est souvent celui de cadres ou professions intellectuelles supérieures pour les parents. Là encore, on s’engagerait dans la BD avec une certaine assurance de pouvoir s’appuyer sur les ressources familiales.

 

La BD n’est pas un secteur très subventionné : 80 % des auteurs assurent n’avoir jamais perçu de bourse de création ou de résidence. 

 

Pour travailler, ils privilégient leur domicile (72 %), et rares sont ceux qui profitent d’un atelier (11 %) : le coût moyen est de 110 €, ce qui représente déjà une certaine somme. Et comme pour d’autres secteurs culturels, ils sont 71 % à exercer une profession en parallèle – 37 % dans un secteur artistique.

 

Avec 35 heures consacrées à la BD, hebdomadaires, l'activité déborde largement sur les week-ends : 37 % travaillent également tous les WE. Pourtant, les prises de vacances sont dans la moyenne nationale.

 

27 % des auteurs ont publié entre 4 et 10 albums en papier, et 85 % n’ont rien publié en numérique. « Le marché est nouveau, naissant, ou pas même émergent ? », interroge Denis Bajram. « Cela semble surtout accordé aux auteurs privilégiés, comme une récompense pour leur notoriété. »

 

Etats-généraux de la BD 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Avec leurs éditeurs, les relations divergent : 36 % n’ont qu’une maison, 27 % en ont deux et 12 %, trois. « Plus l’activité se pérennise, plus le nombre d’éditeurs par auteur augmente », indique-t-on. « Le sentiment d’appartenance n’existe plus comme avant : l’exclusivité accordée jadis était liée à la présence d’un journal dans la maison d’édition. La prépublication entraînait cette fidélité, qui aujourd’hui disparaît. »

 

Les éditions Delcourt sont la maison la plus régulière des auteurs, mais 77 % collaborent avec au moins l’un des quatre grands groupes (Delcourt, Média Participations, Madrigall, Glénat). Avec le temps, ils sont d’ailleurs de plus en plus obligés de toucher à tous les métiers de la BD : les scans originaux et les maquettes, logiquement champs de compétence des éditeurs, y compris. « C’est un transfert de la charge de travail, qui implique un besoin d’équipements, et une autre forme de professionalité. » Et des coûts, évidemment. 

 

Autre point : le marketing : les dédicaces se déroulent majoritairement en festival BD, ou salon, puis en librairie spécialisée et généralisée. Mais l’exposition dont jouissent les auteurs varie : 46 % se plaignent de n’avoir pas été impliqués dans la promotion de ses livres depuis trois ans. 27 % n’ont pas eu de retombées presse sur la même période. Quant au marketing, 68 % n’en ont eu aucun. Alors ils recourent à internet, et Facebook, pour 84 %, puis un blog personnel, pour 72 %.

 

Isolés, certainement, les auteurs sont pourtant très syndiqués, alors que le secteur n’aurait pas de tradition syndicale – contrairement au monde du spectacle vivant. De même, seuls 41 % sont adhérents d’une société de gestion de droits : une perte réelle pour leurs revenus. 

 

Revenus, et perspectives d'avenir

 

Les revenus ? Justement : entre 2012 et 2014, la moyenne annuelle est passée de 25.344 € à 25.489 €. Sur l’année 2014, 36 % vivent sous le seuil de pauvreté, et 53 % sont sous le SMIC annuel brut. Si l’on exclut ceux qui ont une pratique amateur, on passe de 38.891 € en 2012 à 41.781 € : 11 % vivent sous le seuil de pauvreté et 25 % avec moins qu’un SMIC.

 

Entre hommes et femmes, les différences sont terribles : sur 2014, elles perçoivent 43 % de revenus en moins. 50 % vivent sous le seuil de pauvreté, 67 % sous le SMIC annuel brut. Des éléments qui se retrouvent dans l’impression générale : 34 % des auteurEs ont le sentiment que leurs revenus ont baissé, voire beaucoup baissé, et 33 % qu’ils sont restés stables.

 

La source principale de revenus provient à 36 % des droits d'auteur, et à 20 % du salaire d’un métier parallèle. Les minimas sociaux sont très peu sollicités. « Les auteurs ne font pas la manche, tant s’en faut, et peut-être même devraient-ils le faire plus », note Denis Bajram. 

 

Etats-généraux de la BD 2016

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

En termes de droits d’auteur, la moyenne est fixée à 8,6 % – 1 % pour le plus petit, 20 % pour le plus important. Et les avances sur droits sont en moyenne de 11.278 € – 12.022 € pour les hommes, 8960 € pour les femmes. Si l’avance minimum est de 16 € pour les hommes, contre 15 € pour les femmes, la plus importante est de 160.000 € contre 83.000 €. 

 

Alors quel regard portent-ils sur l’ensemble du secteur ? La surproduction, 74 % la reconnaissent aujourd’hui. « Nous n’avons cependant pas osé leur poser la question de savoir s’ils avaient le sentiment d’y prendre part », plaisante Benoît Peeters. 

 

« La surproduction, nous la subissons tous : auteurs, libraires, éditeurs, et nous sommes tous un peu responsables », relève Benoît Peeters. Thomas Paris, chercheur au CNRS, note qu’il s’agit d’un « phénomène classique dans la culture, et pourtant, il est inquantifiable. On ne sait pas quelles œuvres rencontreront leur public par avance. Cependant, les industries culturelles montrent une accélération de la production ». 

 

Avenir et présent sont connectés, mais pas pour le mieux : pour 41 % la situation s’est dégradée, et pour 66 %, l’avenir se dégradera encore. « Les professionnels qui se qualifient déjà de précaires sont les plus pessimistes sur leur avenir. » Au point que 51 % ne savent pas s’ils continueront leur travail d’auteurEs de BD, et 28 % pensent à arrêter.

 

Pour l’avenir économique, le livre papier représente pour 67 % une solution durable, et la publication numérique pour 43 %.