Que Hergé ait eu une «intention» discriminatoire n'est pas la question

Clément Solym - 13.02.2012

Manga/BD/comics - Univers BD - Tintin au Congo - Belgique - procès


La décision du tribunal de Belgique, de considérer comme infondée la plainte de Bienvenu Mbutu Mondondo, a fait sortir le Cran de sa boîte, comme un beau diable. La décision rendue vendredi dernier aura donc renvoyé le plaignant dans les cordes, mais le Cran ne l'entend pas de cette oreille (cassée, évidemment).

 

Rappelant que Tintin au Congo compte parmi les meilleures ventes de la série, le Cran souligne que cette BD « véhicule comme chacun sait les clichés les plus racistes de l'époque coloniale. Chaque année, des milliers, des dizaines de milliers d'enfants sont intoxiqués par les représentations odieuses de ces albums ». De là la volonté du Cran d'introduire une notice d'avertissement dans l'oeuvre. 

 

 

 

Selon le tribunal belge, la plainte déposée, faisant valoir que Tintin était raciste, n'était pas fondée en droit. En effet, « vu le contexte de l'époque, Hergé ne pouvait pas être animé d'une telle volonté », a estimé la cour. Or, ce n'est que dans le cas d'une volonté discriminatoire que l'accusation de racisme peut être retenue. Dans le cas de Tintin, ce serait donc du racisme 'à l'insu de son plein gré', pourrait-on dire...

 

Mais pour le Cran, cette décision est « absurde »

 

« Tout d'abord, il convient de juger les actes, et non pas les intentions. Le problème n'est pas de sonder le coeur et les reins d'un homme qui est mort depuis longtemps, le problème est de savoir si Tintin au Congo diffuse oui ou non un message raciste, encore aujourd'hui en 2012, ce qui est difficilement contestable. Que Hergé ait eu une «intention» discriminatoire n'est pas la question. Qu'il ait un effet raciste, voilà le problème. Par ailleurs, l'argument du contexte paraît tout à fait inquiétant. Désormais, à partir de ce jugement, n'importe qui pourra affirmer qu'il n'est pas raciste, antisémite, sexiste ou homophobe, en se cachant derrière le petit doigt de son ‘contexte'. » 

 

« C'est une décision saine et pleine de bon sens, selon laquelle il faut prendre une oeuvre dans son contexte et la comparer avec les informations et les clichés de son époque », avait pour sa part estimé Me Alain Berenboom, avocat de l'éditeur Casterman et de Moulinsart, société chargée de protéger les intérêts de l'oeuvre d'Hergé... (voir notre actualitté)

 

Mais Louis-Georges Tin, président du Cran, estime que cette posture n'est pas tenable. Que l'on refuse d'insérer une mention ou un avertissement - une simple préface ? - pour mettre en garde revient à faire peser une lourde responsabilité sur les jeunes lecteurs. En effet, « seront-ils vraiment capables de déconstruire tout seuls les clichés racistes qui leur sont servis ad nauseam ? », interroge le Cran. 

 

Et de souligner que l'édition britannique dispose bien d'un avertissement, dont il serait bon que l'éditeur français s'inspire...  

 

« C'est une BD raciste, qui fait l'apologie de la colonisation et de la supériorité de la race blanche sur la race noire. Va-t-on tolérer encore aujourd'hui un tel livre », expliquait en octobre 2011 l'avocat du plaignant. Et d'ajouter : « Mettez-vous à la place d'une fillette noire de 7 ans, qui découvre 'Tintin au Congo' avec ses camarades de classe... » 

 

Dans la BD, il accusait Hergé d'avoir présenté un « homme noir paresseux, docile ou idiot », mais également « incapable de s'exprimer dans un français correct ».