Reiser : l'Allemagne rend hommage au dessinateur

Clément Solym - 14.02.2011

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Avec une rétrospective et une réédition en allemand de son œuvre, l'Allemagne redécouvre le dessinateur français Jean-Marc Reiser (1941-1983), roi de l'humour acide et de la provocation qui a eu un grand écho outre-Rhin à la fin des années 1980. Le musée Caricatura de Francfort expose depuis jeudi et jusqu'au 26 juin quelque 240 de ses dessins originaux, dont un cinquième d'inédits.

« Vive Reiser ! » est la première exposition qui lui est consacrée à l'étranger, précise l’AFP, et la première de grande envergure depuis une rétrospective au Centre Pompidou de Paris en 2003. L'occasion pour la maison d'édition suisse Kein & Aber de se lancer dans une nouvelle édition allemande de ses albums, ce qui n'était plus le cas depuis près de 10 ans.

Reiser, ce héros

Un hommage parmi ceux que lui rendent déjà les auteurs de bande dessinée dont il a été le maître ; à l’image de Baru, qui le cite dans son « panthéon » sur le site de l’Express : « Reiser m'a poussé vers la bande dessinée. Il y a chez lui une incroyable jouissance du trait et une force inégalée dans le mouvement. J'ai voulu l'imiter, pensant que son coup de crayon était facile à reproduire. Lorsque je me suis rendu compte qu'il était un génie du dessin, j'ai arrêté. » 

Libération de la femme, écologie, antimilitarisme, racisme, société de consommation, religion... Sont autant des thèmes de Reiser qui franchissaient naturellement les frontières, à commencer par celle du Rhin. « C'était l'un des plus grands satiristes des années 1970 et 1980 », s'enthousiasme aujourd'hui le Spiegel Online, qui décrit son œuvre comme « étonnamment actuelle ». Mais son succès en Allemagne a été durement acquis. « L'humour noir des Français était quelque chose de nouveau chez nous », se rappelle Alice Schwarzer, une figure du mouvement féministe allemand, amie proche de Reiser qui s'est battue pour sa reconnaissance en Allemagne. Craignant le scandale, le premier éditeur de ses albums en allemand au début des années 1980 décide d'édulcorer le texte de certains dessins, traduisant par exemple le violent « Ta gueule, métèque ! » adressé par un chien à un kangourou par un gentillet « Ferme-la, mufle! ».

Et dès la publication de Reiser dans le magazine satirique francfortois Titanic, des Allemands choqués saisissent les tribunaux pour tenter de le faire censurer au nom de la protection de la jeunesse, en vain. L'affaire alimenta à l'époque le débat sur la liberté d'expression, un sujet sensible en Allemagne depuis les années noires du nazisme, offrant à Reiser une gloire posthume dans le pays. Plus de 250.000 exemplaires de ses albums s'y vendront de 1987 à 1993.

Reiser, ce héros, (bis)

« Il y avait beaucoup de parallèles entre les magazines français Hara-Kiri et Charlie Hebdo et les Francfortois Pardon et Titanic, leur combat pour la liberté d'expression était le même », raconte Bernd Fritz, ancien rédacteur en chef de Titanic et traducteur attitré de Reiser en allemand. « L'humour est une grande famille, les humoristes sont tous les mêmes », estime Georges Wolinski, dessinateur qui a bien connu Reiser quand ils travaillaient ensemble à Hara-Kiri puis à Charlie Hebdo. « Nous avions des échanges avec des dessinateurs allemands, mais aussi italiens et américains », se rappelle-t-il. « Il était tellement content que ses dessins paraissent en Allemagne, surtout que ses origines ont toujours été pour lui une interrogation », raconte Michèle Reiser, sa veuve, présente au vernissage de l'exposition pour laquelle elle a prêté les œuvres.

Le dessinateur est né sous l'Occupation de père inconnu, mais des indices laissent supposer qu'il s'agissait d'un soldat allemand. « Quand sa mère voulait vexer son fils enfant ou adolescent, elle le traitait de fils de boche », rapporte Jean-Marc Parisis, auteur d'une biographie de Reiser. Le mystère de sa naissance l'amusait, lui qui savait rire de tout. Dans l'un de ses dessins parus dans Hara-Kiri, il met en scène une mère à l'agonie révélant à son fils que son père était « allemand, noir et de surcroît SS ! ». « Reiser s'est peut-être plu à s'imaginer une ascendance scandaleuse, qui pouvait flatter son côté paria et son goût de la provocation », conclut l'écrivain et journaliste.