Sodastream : Tardi furieux contre le Festival d'Angoulême

Nicolas Gary - 05.02.2014

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L'affaire Sodastream, marque partenaire du Festival de la BD d'Angoulême, n'en finit plus de provoquer des remous. Le dernier en date, c'est la réaction de Jacques Tardi, mis à l'honneur dans le cadre d'une exposition consacrée à son album sur la Grande Guerre, hebergée par la Cité de la BD. Or, si le FIBD est une manifestation temporaire, organisée par un prestataire privé, la Cité est un établissement public, permanent. Et les deux entités n'ont rien à voir l'une avec l'autre. Ce n'est cependant pas si simple.

 

 

Exposition Tardi

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Sollicité par Le Monde, Jacques Tardi fulmine : « Si j'avais su au départ que le festival était financé par cette marque, jamais je n'aurais donné mon accord pour que mes planches soient accrochées à Angoulême. Je me serais abstenu. » L'exposition est cependant superbe, nous y reviendrons dans un prochain article. Mais en tant que partenaire, Sodastream a donc aidé à sa réalisation, c'est-à-dire, à son financement. 

Précédemment, une lettre ouverte, signée de plusieurs grands noms de la BD, avait interpellé les organisateurs du FIBD, et son délégué général, Franck Bondoux. 

Comme vous le savez sûrement, SodaStream est la cible d'un appel international au boycott, pour sa contribution à la colonisation de terres palestiniennes, avec son usine dans la colonie illégal de Ma'ale Adumim, son exploitation de travailleurs palestiniens, et son vol de ressources palestiniennes, en violation du droit international et des droits humains.

Angoulême a joué un rôle important dans la prise en compte de la bande dessinée comme une forme d'art depuis 40 ans. Il serait triste que SodaStream profite de ce festival pour essayer d'effacer ses crimes.

 

Mais l'intervention de Tardi ne fait qu'exacerber certains problèmes rencontrés au sein de la ville d'Angoulême : l'exposition, produite par la société 9eArt+, est installée dans la Cité de la BD, sans qu'aucun retour financier n'intervienne. La salle est autocratiquement donnée au Festival, avec une règle absolue, connue de tous : « Il est interdit, avant et durant le Festival, que la Cité ne parle du Festival, ou même n'évoque les différentes manifestations. Même si une exposition du FIBD est présentée à la Cité, il pèse une interdiction absolue de la mentionner », nous précise-t-on.

 

En somme, et ActuaLitté a pu le constater durant les quatre jours du FIBD, rien ne se trouvait sur le site internet de la Cité ne permettait de savoir qu'une exposition consacrée à Tardi et son album. « C'est infernal, parce que le public pourrait croire que la Cité ne fait pas d'effort de communication, alors que le FIBD impose un silence absolu... Une société privée qui muselle un établissement public, c'est du délire, non ? », s'inquiète une personne proche du dossier. 

 

Surtout qu'en la matière, la Cité est vraiment mal logée. « Quand le FIBD s'installe au théâtre pour son concert de dessins, ou qu'il occupe le musée d'Angoulême, la communication est contrôlée, mais libre. Et l'on parle alors de locations, ce qui laisserait entendre qu'une contrepartie financière est proposée, bien que l'on n'en sache rien », assure une personne de la ville d'Angoulême. 

 

Un éditeur BD, présent durant le Festival, nous faisait cette réflexion : « Bondoux vient d'essuyer, dans l'ordre, un bouleversement et une cacophonie complète dans la remise du Grand Prix, ainsi qu'une fronde des anciens lauréats. Il a choisi Sodastream comme partenaire et provoqué un tollé de la part de personnes dans la ville, des auteurs, et d'autres. Et puis, il y a eu (sourires...) cette affaire entre la Corée et le Japon, où il est presque parvenu à provoquer un conflit diplomatique. Et il traverse les tempêtes, sans encombre. C'est exemplaire... et remarquable ! »

 

 

Cité de la BD d'Angoulême

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Au sujet de Sodastream, Franck Bondoux avait répondu que le Festival ne s'engageait pas avec un partenaire, sans avoir au préalable vérifié qui il pouvait être. La société « est implantée dans une colonie ancienne, en zone C, qui est née des accords d'Oslo entre Israël et l'OLP. Rien n'interdit à une entreprise de s'installer là dans l'attente d'un accord entre les deux parties, quand bien même celui-ci tarde particulièrement. SodaStream crée plutôt des passerelles. Elle emploie 500 travailleurs palestiniens qui travaillent dans de bonnes conditions ».

 

Et de souligner qu'elle emploie 500 personnes d'origine palestienne, travaillant « dans de bonnes conditions ». Evoquer un crime dans ce cas, serait « une prise de position partisane. La rejeter reviendrait à la condamner : ce serait une injustice à l'envers ». 

 

Un argumentaire que démonte François Dubuisson, professeur de droit international à l'université libre de Bruxelles, dans une lettre fracassante.  

En résumé, vous prétendez qu'aucun problème ne se pose puisque SodaStream est installée dans une colonie « ancienne » située en zone C, ce qui lui donnerait le droit d'y être implantée et d'y persister. Ce point de vue est pour le moins surprenant, et correspond en réalité à la position défendue par la droite nationaliste israélienne pour justifier la poursuite continue de la colonisation du territoire palestinien.

Contrairement à ce que vous semblez croire, TOUTES les colonies israéliennes, en ce compris la municipalité de Ma'aleh Adumim où est située la principale usine de SodaStream, sont installées illégalement, en violation du droit international. Dans sa résolution 465 (1980), le Conseil de sécurité des Nations Unies a qualifié « la politique et les pratiques d'Israël consistant à installer des éléments de sa population et de nouveaux immigrants dans les territoires occupés » de « violation flagrante » du droit international.

 

Et de conclure : « Voici une position fort surprenante et peu cohérente. Par un curieux renversement logique, vous considérez que s'associer à des produits des colonies israéliennes contribue à construire des « passerelles », alors que choisir de ne pas en faire la promotion deviendrait une « injustice ». En réalité, c'est bien tout le contraire : en décidant délibérément et en pleine connaissance de cause d'établir un tel partenariat, vous faites un choix politique en faveur de la « normalisation » de la colonisation et du développement économique des colonies illégales, au détriment des populations palestiniennes. »