Tintin au Congo, attention "Produit toxique" aux "relents racistes"

Cécile Mazin - 09.12.2014

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La Fnac des Halles est un haut lieu de passage, en cette période de cadeaux de Noël. Endroit rêvé pour le Groupe d'intervention contre le racisme, qui a mené une action éclair contre les albums de Tintin au Congo, publiés par les éditions Casterman. « Produit toxique. Relents racistes. Peut nuire à la santé mentale », peut-on lire sur l'autocollant placardé dans les BD. 

 

 

 

Depuis des années, Bienvenu Mbutu Mondondo tentait par des recours juridiques d'obtenir une sanction contre le célèbre titre de Hergé. En 2012, il s'était même rapproché du Conseil représentatif des Associations Noires, dans sa procédure, ayant saisi un tribunal de Belgique. Mais en vain : le plaignant avait été débouté, la justice considérant qu'il n'y avait aucune volonté de la part du dessinateur « de véhiculer des idées à caractère raciste ».

 

Le CRAN avait déjà demandé que l'on appose un avertissement sur l'album. Or, la BD avait été retirée de bibliothèques en Suède, en 2012, et voilà un beau moment que l'affaire n'était pas réapparue. Le GIR a donc profité de la période pour relancer cette affaire. « C'est la saison des fêtes, on achète des cadeaux, notamment des cadeaux pour les enfants, des albums », explique Louis-Georges Tin, président du CRAN, présent pour l'opération Tintin Toxique.

 

Tintin au Congo, « un album raciste, et même subtilement négationniste », assure-t-il. Et de rappeler qu'au Royaume-Uni, « l'éditeur a inséré un avertissement, sous la forme d'une préface, qui explique le caractère de propagande colonial de l'ouvrage. Et malheureusement, il refuse absolument de faire la même chose dans l'édition francophone. Or, si c'est raciste en anglais, je serais étonné que ça ne le soit pas en français », analyse-t-il.

 

Décidant de faire justice, l'insertion de ce sticker dans les albums serait donc un moyen de pallier le manque de la part de l'éditeur. « Depuis de nombreuses années, maintes associations ont demandé que soit apposé un bandeau d'avertissement, comme en Grande-Bretagne, pour alerter le lecteur, souvent un jeune lecteur, que Tintin au Congo fut créé dans un contexte raciste qu'Hergé lui-même a reconnu », explique d'ailleurs le CRAN sur son site. 

 

Et pour appuyer ses propos, le CRAN propose une lecture détaillée de la BD : 

Le caractère colonialiste et raciste de Tintin au Congo est difficilement contestable. Cette critique a d'ailleurs été faite dès l'époque. L'homme blanc est bien sûr présenté comme supérieur. Tintin est acclamé dès son arrivée en Afrique par les « indigènes » massés sur la côte pour l'accueillir. Ceux-ci le portent dans sa chaise à porteurs, comme de juste. Les Africains sont présentés comme des êtres lâches et si stupides, qu'ils finissent pas faire de Milou leur monarque, en le plaçant sur le trône avec sa couronne. Et dans la dernière vignette, après le départ des « héros », que tout le monde regrette, ils érigent une statue en l'honneur de Tintin et Milou, désormais divinisés, qu'ils adorent à genoux.

 

 

Quant au côté négationniste, il serait à découvrir en filigrane de l'album. À l'époque de l'arrivée de Tintin, pourtant reporter, ne semble pas voir ce que le pays a pu endurer.

Le Congo avait subi un crime contre l'humanité d'une ampleur effroyable. Lors de la conférence de Berlin (1885), le Congo devient propriété personnelle de Léopold, roi des Belges. Les mauvais traitements infligés aux Congolais sont si atroces qu'ils commencent à susciter des critiques en Europe. Les témoignages, de plus en plus nombreux, parlent d'esclavage, de travail forcé, de malnutrition, de mutilations, et de morts par millions. En 1904, une commission d'enquête internationale est dépêchée sur place. Et sous la pression, Léopold est obligé de céder sa propriété à la Belgique — ce qui constitue à l'époque un scandale retentissant.

 

Et de citer Arthur Conan Doyle, qui en 1909, assurait : « Beaucoup d'entre nous en Angleterre considèrent le crime qui a été commis sur les terres congolaises par le roi Léopold de Belgique et ses partisans comme le plus grand crime jamais répertorié dans les annales de l'humanité. Je suis personnellement tout à fait de cette opinion ». 

 

Le CRAN aurait donc tenté de dialoguer avec Casterman, dans un premier temps, puis avec Moulinsart, mais en l'absence de réaction, et de présence d'un avertissement, l'organisation a donc pris l'initiative d'alerter les lecteurs. En 2012, Louis Delas, alors directeur général de Casterman, avait balayé les accusations portées contre la maison. « Ces accusations sont ridicules quand on connaît la nature du catalogue de Casterman, avec Tardi, Hugo Pratt, Bilal, Ferrandez et tant d'autres. C'est un non-sens. »

 

 

Voilà l'avertissement que propose le CRAN :

« Avis au lecteur

Publié en 1931, cet ouvrage évoque le voyage de  Tintin au Congo. Plusieurs décennies plus tard, l'auteur lui-même a reconnu le caractère colonialiste de l'ouvrage. Les stéréotypes raciaux y abondent, et doivent être déconstruits, notamment pour les lecteurs les plus jeunes.

Par ailleurs, tandis que les Congolais ont l'air de goûter aux charmes de la colonisation belge, il convient de rappeler que celle-ci a entraîné esclavage, travail forcé, malnutrition, mutilations, et des morts par millions -entre 3 et 30 millions selon les estimations diverses.

C'est donc en tenant compte de ces informations et en prenant une certaine distance que nous invitons les lecteurs à poursuivre leur lecture. »