Touche pas à Tintin : Moulinsart censure un Tumblr

Nicolas Gary - 26.03.2014

Manga/BD/comics - Univers BD - Tintin - Editions Moulinsart - Tumblr


Le petit XXIe, c'était un Tumblr qui ne faisait de mal à personne, et revendiquait de pouvoir expliquer « l'actualité vue par Tintin ». Le principe était simple : des dessins tirés des albums de Hergé, pour présenter l'information du moment. Sauf qu'en lieu et place des fameuses vignettes, on ne retrouve que cette mention, pas bien subtile : « L'image a été supprimée à la demande de l'ayant droit. » Du grand art, de la part de Moulins-art !

 

 

 

 

 

Au travers de Tumblr, pour la publication et de Twitter pour la diffusion, les journalistes à l'origine de ce projet s'amusaient à commenter l'information du moment, simplement avec une case des albums. Le Petit XXIe, c'était une référence évidente au Petit Vingtième, le journal dans lequel le reporter était censé travailler. Mais manifestement, on ne joue pas avec l'héritage de Hergé. Dans un billet publié sur Libération, les animateurs du Tumblr précisent :  

Nous nous sommes amusés, à la place, à créer un personnage afin de parler de ce projet. Une jeune fille vivant en banlieue parisienne aurait donc eu l'idée de ce Tumblr en lisant un article sur une brocante dans l'édition de Moulins du journal la Montagne. Voyant l'inutile photo d'illustration, cela lui a rappelé l'achat de la maquette de bateau dans le Secret de la Licorne. Nous nous excusons aujourd'hui auprès des journalistes qui nous ont interrogés d'avoir légèrement travesti la réalité…

 

 Tout ce qui avait été fait, depuis la mi-février, et avec beaucoup d'humour, se retrouve donc détruit par les ayants droit, et c'est avec l'aisance d'un éléphant dans un magasin de porcelaine que ces derniers ont une fois de plus prouvé la force du droit d'auteur.

 

 

 

Il ne s'agissait pourtant pas d'une initiative motivée par l'argent, pas plus que l'on en retrouvait de monétisation du site internet. En réalité, tout cela était plutôt drôle et bien fait. Mais on ne touche pas à Tintin, poursuit le billet. « Écrivant tous deux de temps à autre sur la bande dessinée, nous savions que les Éditions Moulinsart, qui possèdent les droits d'exploitation de Tintin, ne sont pas réputées pour leur souplesse. Dans le petit monde du neuvième art, elles ont même très mauvaise réputation. Nick Rodwell, le gérant, mari de la veuve d'Hergé, est connu comme le loup blanc pour être prêt à tout pour préserver la poule aux œufs d'or. »

 

Alors, prisonnier de Moulinsart, le petit Tintin ? « La réaction de Moulinsart montre surtout une absence totale de compréhension des nouveaux usages numériques. Si l'on s'attarde deux secondes sur le cas du Petit XXIe, qu'y voit-on? Un blog qui montre chaque jour l'incroyable richesse des albums de Tintin, qui permettent d'illustrer le Boeing malaisien disparu, les affrontements en Ukraine, les écoutes ou même une histoire de cambrioleurs dénoncés par un perroquet », écrivent les journalistes.

 

Bien entendu, quand on entend protéger et faire respecter l'oeuvre d'Hergé, et que c'est un juriste que le revendique, le monde a tendance à se faire silencieux. Cependant « il s'agit bien de contrôler tout usage de ses personnages, de ne faire aucune exception afin de protéger sa très rentable utilisation commerciale ».

 

Effectivement, un nouvel album pourrait sortir prochainement afin que Tintin n'entre pas dans le domaine public, en 2052, comme cela devrait être le cas. Hergé avait demandé à ce que rien ne sorte après lui. On appréciera l'ironie…

 

 

 

D'autant plus que, dans le même temps, les services juridiques de Moulinsart ont expliqué aux deux journalistes que les cas de Tintin sont considérés comme des oeuvres à part entière, et qu'à ce titre, elles en rentrent pas dans le cas de la courte citation, autorisée dans les exceptions du Code de la propriété intellectuelle. La société tente « de maintenir le caractère neutre et dépourvu d'idéologie politique (et autre) de l'œuvre d'Hergé. Nous n'autorisons en conséquence jamais son association avec ce domaine ».

 

On se souviendra que l'éditeur du Léopard masqué, qui publiait Gordon Zola, et ses parodiques ouvrages Saint-Tin et son ami Lou, avait été attaqué en justice par Moulinsart, qui refusait la dimension parodique de l'oeuvre romanesque. La Chambre d'Appel de Paris avait pourtant condamné Moulinsart à 10.000 € de dommages-intérêts, tout en renforçant l'idée que l'on ne pouvait pas confondre à ce point parodie et contrefaçon. En effet, « les romans incriminés tout en se nourrissant de l'oeuvre d'Herge, savent s'en distancier suffisamment pour éviter tout risque de confusion, ne serait-ce que par la forme romanesque adoptée et les intrigues originales qu'ils décrivent ».

 

Mais pas de chance pour le Tumblr, ici, c'est l'affaire Bob Garcia qui est mise en avant. L'homme avait publié un ouvrage avec cinq cases tirées de Tintin, et perdu son procès avec 48.000 € de dommages-intérêts à verser pour contrefaçon. Et dans cette autre affaire, il avait été reconnu qu'une case vaut bel et bien une oeuvre entière dans le cas de l'oeuvre d'Hergé.

 

 

 

 

C'était de toute manière la projection que Calimaq avait faite dans nos colonnes : Milou miaulera avant que Tintin n'entre dans le domaine public.

 

Le droit d'auteur n'a pas été conçu à l'origine pour servir à établir une rente perpétuelle au profit des auteurs et de leurs descendants. L'idée d'un équilibre à conserver entre les droits des auteurs et ceux du public était présente dès la Révolution, mais elle s'est progressivement effacée, avec l'allongement continu de la durée des droits et l'affaiblissement concomitant du domaine public.

 

Pour ce qui est de Tintin, on peut craindre que la tactique la plus efficace pour Nick Rodwell consiste tout simplement à faire pression sur le législateur pour qu'il prolonge la durée du droit d'auteur avant 2054. C'est ce que fit Disney par exemple aux Etats-Unis lorsque le personnage de Mickey Mouse allait entrer dans le domaine public à la fin des années 90. Le vote d'un Mickey Mouse Act en 1998 accorda une prolongation de 20 ans à la durée de protection du copyright qui eut pour effet de « geler » complètement le domaine public aux États-Unis jusqu'en 2019. Récemment, la même chose s'est produite en Europe pour la musique, avec l'adoption d'une directive qui a allongé la durée des droits voisins et empêché ainsi que les enregistrements du rock des années 50 n'entrent dans le domaine public.

 

Mais quoi qu'en dise Nick Rodwell, Tintin fait déjà partie intégrante de notre patrimoine commun et le rapport de force pourrait finir par s'inverser en faveur du domaine public.Le rapport Lescure par exemple recommande de mieux protéger et valoriser le domaine public, comme un élément moteur pour la création et il existe une opportunité de modifier la loi en 2014 afin d'empêcher que les oeuvres de notre mémoire collective fassent l'objet de tentatives de prédation du genre de celles qu'ourdissent les ayants droit d'Hergé. Une journée d'étude a lieu le 31 octobre à l'Assemblée pour envisager une telle consécration du domaine public par la loi française. Venez, car il a bien besoin de nous, Tonnerre de Brest ! 

 

Reste alors le compte Twitter, pour retrouver ces notes d'humour... mais pour combien de temps ?