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Tristan de Pyègne, un forçat du dessin de presse

Auteur invité - 21.08.2017

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La création du portail de la presse ancienne régionale a ouvert grand les portes d’une histoire méconnue, pleine de bruit et de fureur, d’épopées politiques et syndicales. Pour compléter ce portail, Eulalie inaugure un feuilleton sur la formidable histoire de la presse régionale. Premier épisode : portrait d’un forçat du dessin de presse, en la personne de Tristan de Pyègne (1860-1915). 



Le 24 janvier 1903 naît à Lille une feuille hebdomadaire intitulée La Vie flamande illustrée : journal artistique et littéraire du Nord et du Pas-de-Calais. À la une, une gravure pleine page représentant le premier adjoint au maire de Lille, à l’époque Gustave Delory, l’un des premiers maires socialistes de France. On y reconnaît Charles Debierre, professeur à la faculté de médecine caricaturé en squelette brandissant une faux. Une allégorie, la Politique, vieille mégère en haillons et portant le bonnet phrygien, symbole de la République, l’incite à quitter la médecine pour se faire élire à la chambre des députés.

La Mort, autre allégorie, joue pendant ce temps du banjo sur un cercueil. Dans le ciel des « chérubins » volettent, portant des clystères. On pourrait s’attendre à ce que la notice biographique de Charles Debierre qu’on trouve en page 2 soit rosse. Il n’en est rien, bien au contraire : « C’est un contrôle utile, y lit-on, une lumière nécessaire. Il a rendu et doit rendre encore d’éminents services à la ville de Lille. » D’autres dessins jalonnent le numéro de huit pages, au milieu de quelques publicités et aussi d’articulets sans grand intérêt. 
 

Le gérant de ce nouveau journal s’appelle Charles Bosseux et les excellents dessins qui l’illustrent sont d’un certain Tristan de Pyègne. Ce dernier signe également un petit poème qui présente la revue. En fait Bosseux et Pyègne ne sont qu’un seul et même homme ! Charles Bosseux est né à Villers-Cotterêts le 9 octobre 1860. Il est le fils d’Ernest Bosseux, tailleur d’habits, et de Sidonie, son épouse. La famille se fixe à Reims, où les parents et les deux sœurs de Charles sont d’ailleurs enterrés. On ne sait pas grand-chose de ses études et de ses premiers pas dans la vie.

Il a 33 ans lorsqu’il lance La Vie Champenoise illustrée, journal artistique et littéraire. Le journal paraît jusqu’en 1895. Pyègne y croque déjà les notables locaux, mais il doit cesser la parution lorsqu’un édile manquant d’humour lui intente un procès. Le journal ne se trouve ni dans les collections de la BNF, ni dans celles de la bibliothèque municipale de Reims et l’on aurait pu ignorer à tout jamais les premiers pas de Pyègne dans le journalisme si on n’avait découvert en 1986 une collection couverte de poussière sur le haut d’une armoire du musée rémois Le Vergeur. 
 

On retrouve deux ans plus tard notre Pyègne à Charleville où il lance La Vie ardennaise illustrée. Avec la même formule. Cette fois, l’aventure dure cinq ans et s’achève en 1902. En parallèle, notre forçat du dessin de presse lance une Vie lorraine illustrée à Nancy, qui n’eut que quelques numéros. Fin 1902, début 1903, il tente de relancer un périodique à Reims L’Exposition comique, feuille rémoise illustrée, pas littéraire, pas politique, mais très narquoise. Là, c’est le flop total : un seul numéro parut. C’est alors qu’il jette son dévolu sur Lille, et lance La Vie flamande illustrée, copie conforme des Vie champenoise et Vie ardennaise. 
 

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La Vie flamande a trouvé sa formule dès le premier numéro : le sous-titre variera, la périodicité changera, le texte sera parfois écrit à la main pendant la grève des typographes de 1904, ce que la lithographie permet, mais l’équilibre dessins/textes sera toujours respecté. Les dessins n’étant souvent pas signés, on ne peut affirmer que tous sont de la main de Pyègne, mais c’est fort probable. Ces dessins qui ne trahissent jamais les traits du visage des « croqués », mettent en scène des personnalités politiques bien sûr, mais pas seulement.



 

On y trouve une galerie de portraits des « people » de l’époque : Delory, Delesalle, Debierre, Basly, Bonte, l’abbé Lemire, Ghesquière, Hennion, le recteur Georges Lyon, Fallières, et combien d’autres plus ou moins oubliés, préfets, sous-préfets, députés, sénateurs, maires, conseillers municipaux, industriels, militaires, artistes, écrivains, etc. dans des situations parfois surprenantes. Par exemple, un combat de lutte à mains plates entre Alfred Motte (maire de droite de Roubaix) et Jules Guesde (député collectiviste de la même ville).
 

Bande dessinée et politique : une subjectivité assumée


Si un article fort aimable pour Alfred Motte accompagne le dessin, Guesde, lui, n’a pas droit à une ligne. Carrette, ancien maire de Roubaix n’a son portrait que lorsque, dissident, il présente une liste contre le parti ouvrier français, qu’il vient de quitter. Lamendin, député socialiste de Liévin, ne doit son entrée en première page du journal que parce qu’il apporte « la tête de Broutchoux », l’anarcho-syndicaliste, à Aristide Briand. Le numéro du 9 mai 1908 est tout entier un violent réquisitoire contre le collectivisme, dont les bases seraient la disparition de la propriété... des autres, l’eau de vie à bon marché et la paresse obligatoire.

 


Aussi lorsque le journal présente un « grand choix de candidats » pour les élections cantonales de 1906, on n’y trouve en fait que les portraits des candidats de droite. Au-delà de l’inclinaison politique, on relève aussi quelques trouvailles : les industriels ou les commerçants sont parfois mis en situation pour faire leur propre publicité qui peut même prendre la forme de bandes dessinées. Des encarts publicitaires apparaissent dans des dessins politiques, comme les petits placards pour Geslot-Voreux, un armurier ou un théâtre insérés dans la grisaille d’un mur. 
 

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C’est la guerre qui mettra fin à cette publication le 29 juillet 1914. Charles Bosseux/Tristan de Pyègne mourut l’année suivante. On ne connaît aucun portrait de cet homme qui passa sa vie à dessiner les autres. 

Bernard Grelle 

Le portail Presse Ancienne

 

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