Une révolution et fin d'une époque pour le Festival BD d'Angoulême

Nicolas Gary - 17.01.2013

Manga/BD/comics - Univers BD - Benoît Mouchart - éditions Casterman - Festival d'Angoulême


La nomination de Benoît Mouchart au poste de directeur éditorial des éditions Casterman est l'un des nouveaux rebondissements dans la vie de cette maison. Depuis le rachat de Flammarion par Gallimard, Casterman a plusieurs fois été sur le devant de la scène, que ce soit pour annoncer le départ de Louis Delas, son directeur général, effectif depuis le mois de janvier, ou dans la grogne des auteurs contre le nouveau grand patron. 

 

 


Didier Pasamonik

Crédit ActuaLitté

 

 

Didier Pasamonik, homme qui cumule les casquettes dans le monde de l'édition et plus spécifiquement dans la BD, connaît assez bien Benoît Mouchart. Il revient avec nous sur cette nomination et les répercussions qu'elle va avoir dans le secteur des bulles.

 

« C'est la nomination d'une personne qui fait consensus auprès des auteurs. Il a le soutien de gens comme Bilal et d'autres, membres de l'Académie des grands prix, qu'il fréquente, au titre de directeur artistique du Festival d'Angoulême, depuis des années », souligne immédiatement Didier Pasamonik. Homme de talent, l'avenir dira ce qu'il apportera à la maison - et peu importe que l'intéressé n'ait jamais publié, au titre d'éditeur, de livre. « Il a le profil Gallimard idéal pour Casterman ; il devra simplement se résoudre à accepter la publication de BD d'auteurs et d'autres, plus commerciales. »

 

Il est vrai que chez Casterman, entre Martine, Tintin, Le Chat et d'autres, la ligne éditoriale est vaste - et Benoît n'a pas vraiment la réputation de verser dans le ‘commercial' et concilier ces deux pans. Or, si son arrivée compte, elle intervient dans une période de réels mouvements chez Casterman : outre le départ de Louis Delas, il faut noter celui d'Alain Cahen, directeur des ventes Casterman devenu directeur commercial chez Flammarion. Un départ à la retraite important qui rend plus lourdes les cartes avec lesquelles Benoît Mouchart devra composer.

 

L'élève dépasse le maître

 

Mais du côté du FIBD, « on est face à une vraie révolution, qui marque la fin d'une époque ». Originellement, Benoît Mouchart était conseiller de la BD auprès de Jean-Marc Thévenet, puis directeur artistique. Or, Thévenet, directeur général de la manifestation s'est fait virer dans des conditions lourdes, « sur des reproches qui semblent aujourd'hui bien légers, en regard des reproches proférés à l'actuelle direction, notamment par Bertrand Morisset, le directeur du Salon du Livre ». 

 

Or, le triumvirat qui est en place -  Franck Bondoux, actuel directeur, recruté pour trouver des sponsors, Marie-Noëlle Bas, directrice de la communication et Benoît Mouchart, ont tous trois été recrutés par Thévenet. « Ils ont assuré la pérennité du festival en liquidant celui qui les avait engagés. D'un autre côté, Bondoux a apporté une stabilité et un professionnalisme au FIBD, qui n'existaient pas avant. Et les partenariats passés ont permis au Festival de grandir. De l'autre côté, Mouchart avait peut-être des choix discutables, mais sa vision a été importante, quoiqu'aujourd'hui peut-être en décalage avec le marché qu'elle est censée refléter. »

 

Seulement problème : depuis un moment, analyse Didier Pasamonik, les trois ont su cristalliser des animosités, tant du côté de la presse que des éditeurs. « La modification dans les grands prix est tout de même une erreur récente, et un autre exemple. D'autres choix sont d'ailleurs très dommageables. » Pour exemple, renvoyer, sans ménagement, Radio France, remplacée par Europe 1, c'est perdre quatre radios, contre une seule.

 

Alors, quid du FIBD?

 

Mouchart, on le gardera, entre autres, comme l'homme des concerts de dessins, réalisés grâce à son entregent dans le monde de la musique, notamment dans l'entourage de Brigitte Fontaine. « Aujourd'hui, les visiteurs en ont peut-être un peu marre d'une ligne musicale qui est toujours la même, et l'on pourrait introduire de nouvelles choses autour de cette idée. » Et il faudra pourtant bien remplacer cet homme, dans un contexte économique délicat. « Plusieurs éditeurs, sous prétexte qu'ils étaient trop "commerciaux", des acteurs qui pèsent pourtant lourds dans l'économie de la BD aujourd'hui, ont été éconduits voire même ostentatoirement ignorés par le directeur artistique du Festival. »

 

Et puis, il y a cette relation difficile entre ‘‘le patron du festival'‘ et ses interlocuteursExemple : l'Association qui est pourtant le commanditaire de 9e Art+ son organisation qui, au travers de son président, Gérard Balinziala, qui explique qu'il n'a plus de dialogue avec les organisateurs... « Une association qui doit sûrement consulter ces jours-ci le contrat passé, voilà 7 ans, avec 9e Art+, pour voir ce qu'implique le départ de Benoît. Et dans quelle mesure celui-ci reste alors valable, vu la nouvelle donne. »

 

Alors, la question serait : que veut-on faire du FIBD ? Alors que certains voudraient se mesurer à Cannes, il ne faut pas oublier que le secteur du cinéma représente six fois celui de la BD. « Les moyens n'y sont pas, les infrastructures non plus... la période est légèrement plus fraîche [le FIBD se déroule fin janvier]. C'est pourtant le premier événement interprofessionnel en France et en Europe : je pense qu'il devrait reprendre le dialogue avec les éditeurs, parce qu'il est d'abord un moyen de communication pour eux, à un instant clef. On se retrouve fin janvier pour tirer les conclusions de l'année passée. »

 

Entre succès commercial et talent...

 

D'autant que la BD va bien, pointe Didier Pasamonik. « Les chiffres sont en hausse, à quelques exceptions près... c'est à croire que la BD a une potion magique contre la crise du livre - et ce serait dommage de la compromettre ou d'en perdre la recette. Et le rendez-vous du Festival fait partie de la recette. »

 

Encore faut-il que les éditeurs y trouvent leur compte : « Le FIBD ne peut pas être tenu pour responsable de tout ce qui se passe, mais il doit rétablir le dialogue. À quel public veut-on d'abord s'adresser ? Étant donné la fenêtre médiatique, il faut arrêter de complexer une BD dessinée commerciale - on n'a jamais connu de divorce entre le succès commercial et le talent. Les plus grands auteurs, Hergé, Tezuka, Franquin, n'ont jamais renié le succès commercial. »

 

Un discours « qui a été le péché originel du Festival depuis longtemps », et auquel il faut couper le cou. « C'est un événement associé à une institution, la Cité de la BD d‘Angoulême, et il est insupportable que le Festival tourne ainsi le dos à la Cité depuis ces dernières années. Bien qu'un pacte de non-agression a été signé. »

 

La solution passerait alors par une entente avec les éditeurs, pour mettre en place une véritable fête commerciale du Festival et que la partie culturelle, la valorisation des auteurs soient clairement confiées à la Cité de la BD, dont c'est la fonction principale. Un souhait pieux, à suivre... surtout que la Cité elle-même n'est pas exempte de critiques, qui ressembleraient parfois à s'y méprendre à celles adressées au FIBD...