Zoo, édition intégrale, de Frank et Bonifay

Clément Solym - 25.12.2008

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Notre âme, toute la substance spirituelle de notre être, réside dans cet appendice nasal dont Cyrano de Bergerac tirait un motif de fierté et de honte. C’est ainsi que l’on pense, en URSS, dans la fratrie d’Anna. C’est aussi pour cela qu’à la suite d’une rixe, alors qu’elle perd connaissance, on la laissera sans vie. Et sans nez. Mais Anna n’est pas morte.

Un de ses compatriotes se prendra d’affection pour elle et l’emportera dans sa carriole ; ils finiront pas rencontrer Manon, Célestin et Buggy. Qui l’adopteront à leur tour. Avec son bandage sur le nez, qui ne dissimule rien de sa mutilation, elle va apprendre à vivre parmi eux dans cet univers peuplé d’animaux, un véritable zoo.

Zèbres, ours et divers volatiles cohabitent avec les chiens, les panthères et ce qui doit être un tigre. On compte un oryx, et d’autres encore. Comment le sage et vieux Célestin est-il parvenu à concilier tout ce monde, on l’ignore, mais si Voltaire en son temps chercha à créer un paradis, il se serait fort à propos inspiré de cet endroit, bien loin de la foule et des hommes.

Loin, mais pas assez : nous sommes en 1914, et la Première Guerre mondiale vient clore le premier tome. Rien à faire, personne ne peut lutter contre la folie des hommes. Alors, l’univers se rétracte sur lui-même, les liens entre nos quatre colocataires se renforcent et l’on tente d’accommoder au mieux la vie de chacun avec l’entretien des bêtes.

Buggy ne dessine plus, mais sculpte de nombreuses créatures et particulièrement Manon, si candide et touchante. Célestin, médecin de formation, ne donne que quelques rares consultations. La guerre est au loin, et pourrait ne pas perturber l’existence des quatre compagnons. Car Anna s’occupe de l’intendance fort bien. Un paradis sur Terre, mais un Paradis humain nullement à l’abri des sentiments passionnés ou des sautes d’humeur de Manon.


Un paradis. Mais les hommes jalousent les paradis, depuis qu’ils ont perdu le leur. Ils convoitent même et détruisent ceux dont ils ignoraient l’existence…

C’est un titre splendide, émouvant et une fresque en trois tomes tout simplement magnifique qui s’incarne dans Zoo. Des personnages dont on s’approche progressivement, dans un huis clos féérique. Tout concourt à créer une atmosphère de sérénité et paix. Et dans cette cohabitation avec les animaux du zoo, une alchimie étrange se fait, relevant d’une merveilleuse entente entre hommes et bêtes.

La sortie en intégrale ne facilite pas la vie sociale, car l’on ne s’arrête qu’à la dernière page, tant on est happé par le récit. Les couleurs envoutent, les situations sont particulièrement émouvantes (je sais, je l’ai déjà dit, mais ça prouve que c’est vrai !) et l’on sort conquis. Attristé, étrangement vide, mais conquis.

L’édition propose en outre un cahier supplémentaire, contenant des dessins inédits de Frank sur une quinzaine de pages, mais également un texte de Bonifay pour les accompagner. C’est magnifique. Âmes sensibles, cette intégrale est pour vous. On y pleure presque. On sourit souvent. On est touché en permanence.