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Emmanuel Guibert : Martha & Alan, récit d’une affection

La rédaction - 10.03.2017

Comics - Emmanuel Guibert - Martha & Alan


Emmanuel Guibert continue la mise en images de la vie de son ami Alan Cope. Après avoir offert le témoignage graphique de ses années de soldat pendant la deuxième Guerre Mondiale dans l’ouvrage La Guerre d’Alan, et de ses souvenirs d’enfance dans L’Enfance d’Alan, le dessinateur s’attarde sur une amitié née dans la cour de l’école avec une petite fille, Martha et qui, de loin en loin, durera toute sa vie.

 

 

 

Au demeurant, le résumé de l’histoire est laconique, pour ne pas dire insipide. Le titre porte en lui tout la force évocatrice d’un thème séculaire, celui des grands couples d’amants tragiques. Oui, mais... Mais, dès la maquette de la couverture Emmanuel Guibert interpelle le regard du lecteur.

 

Les néophytes apprécieront ce e image de deux enfants perchés sur la cime d’un arbre, le tout bercé par l’évocation de cette fin d’après-midi d’été, portée par la dominante des couleurs froides et des teintes chaudes portées sur la montagne en arrière-plan. Les plus voyageurs d’entre eux y reconnaîtront, peut-être, l’ambiance des ns de journée californienne. Les amateurs, eux, aguerris au style de l’auteur, seront surpris de voir Emmanuel Guibert user de la couleur pour évoquer la vie d’Alan Cope.

 

Dans les deux cas, l’objet, son format et l’ambiance qui en émane interpellent et dénotent, jusque sur une table de présentation en librairie.

 

Puis vient le passage à l’acte. La prise en main de l’ouvrage, l’aspérité de la couverture, qui rappelle (déjà) celui du souvenir. Naturellement, le lecteur curieux va feuilleter les pages et faire le constat d’une série de tableaux, certains minimalistes, présentant une zone de texte et quelques personnages dessinés, offrant pour certains dans un espace sans ombre aux tons pastels.

 

Au sujet de La Guerre d’Alan, Emmanuel Guibert écrivait dans la préface de l’édition intégrale : « Mes dessins sont à l’avenant. Un souci documentaire trop scrupuleux m’aurait sans cesse ralenti dans mon travail. J’ai donc souvent laissé parler le blanc, l’ellipse, pour que mon dessin, lui aussi, ressemble à un souvenir. » Tout est dit.

 

Le dessinateur réussit dans cette histoire en trois actes à donner vie au souvenir de l’amour platonique de son héros et ami. Il est très agréable, pour ne pas écrire très doux, de rester dans la surface du souvenir du personnage. On est alors bercé par l’évocation de cet amour très pur vécu par Alan. L’enfant a été touché par une petite fille. L’adolescent l’a aimé. L’homme a vécu avec son souvenir. On est là dans un thème bien plus universel, que celui des amants déchus, parce que plus authentique, voir autant cathartique, pour le lecteur.

 

 

Le tout est très justement servi par une esthétique graphique épatante qui tient de la rencontre entre le dessin de Norman Rockwell et la palette des impressionnistes du XIXe siècle. Loin des conventions de la bande dessinée, Martha & Alan possède le ton à la fois heureux et mélancolique qui évoque la simplicité des grandes amitiés, pas amboyantes ni spectaculaires, mais intimes et lumineuses, de celles qui, à la fin d’une vie, lui donnent du sens et dont le souvenir apaise et réconforte.

 

Emmanuel Vacher,

Le Bateau livre (Lille)

 

en partenariat avec le réseau Initiales