La Beat Generation fait l'objet, jusqu'au 3 juillet, d'une exposition riche en découvertes au Centre Pompidou, à Paris. Des téléphones qui récitent des poèmes, le fameux tapuscrit de Jack Kerouac, des photos de Burroughs en petite tenue, mais l'exposition recèle également de découvertes qui, au moment de se coucher, font sourire. Sélection.

 

Beaubourg - Beat Generation

Exposition Beat Generation, à Beaubourg

(ActuaLitté / CC BY-SA 2.0)

 

 

1. Beatnik vient de « Spoutnik »

 

Si le mot « beat » est un terme emprunté à l’argot qui signifie « cassé, pauvre, sans domicile », le néologisme de l’époque, « beatnik », a été inventé par le journaliste Herb Caen, et il voulait dire tout à fait autre chose : le journaliste les appelait les « beatniks » en les assimilant au Spoutnik soviétique – le journaliste détestait les communistes, l'assimilation était facile. Des années après, le terme est resté : parti de North Beach, à San Francisco, il a traversé les frontières.  

 

 

2. City Lights Publishers : la maison d’édition de la Beat Generation

 

En 1952, le poète Lawrence Ferlinghetti fonde, avec l’aide du professeur Peter D. Martin, la librairie City Lights (City Lights Bookstore), QG éditorial de la Beat Generation. Deux après la fondation de la librairie, Lawrence Ferlinghetti lance la City Lights Publishers, avec la collection Pockets Poets, soit « les poètes de poche ». C’est la quatrième publication de la maison qui va semer la zizanie : Howl and Other Poems (Howl et autres poèmes), 1956, Allen Ginsberg. La Cour municipale de San Francisco a jugé le livre obscène avant de reconnaître qu’il « revêt une importance sociale rédemptrice ». Soixante ans plus tard, la maison tient toujours la même ligne éditoriale : la liberté d’expression.

 

Ginsberg a mis un mois à écrire Howl, et le temps d’une récitation pour convaincre la maison d’édition de son talent. Ce 7 octobre 1955, l’écrivain avait lu à haute voix la première partie de Howl à la Six Gallery de San Francisco (on pouvait notamment y retrouver Philip Lamantia, Gary Snyder, Michael McClure ou encore Philip Whalen). Tout de suite après, la maison lui avait envoyé un télégramme pour lui demander s’il voulait faire partie de la collection Pocket Poets. Au départ tiré à mille exemplaires et publié le 1er novembre 1956, les ventes du livre ont grimpé après le procès, qui valut à Ferlinghetti et Shigeyoshi Murao, le copropriétaire de City Lights, une assignation à comparaître.

 

Tapuscrit de Howl, de Ginsberg 

(ActuaLitté / CC BY SA NC 2.0)

 

3. Paris, ville d’élection 

 

Burroughs, Ginsberg, Orlovsky, Brion Gysin ou encore Gregory Corso ont trouvé dans la ville lumière une inspiration particulière. Tous se rassembleront rue Gît-le-cœur, dans le Quartier latin. L’hôtel miteux (hôtel Racou) trouvera une seconde jeunesse en devenant le Beat Hotel, jusqu’en 1963, année de sa fermeture. Avant qu’il ne ferme, les auteurs et artistes de la Beat Generation y ont inventé des concepts littéraires et artistiques révolutionnaires, comme celle du cut-up de Burroughs et Gysin. C'est ici, aussi, que Burroughs inventera les scrapbooks et Gysin la Dreamachine. C’est Harold Chapman qui s’est chargé d’en écrire la chronique photographique en publiant son livre The Beat Hotel (éd. Gris Banal en France, trad. Brice Matthieussent).

 

 

4. Une île achetée pour créer une société utopiste

 

Connu sous le nom de Eric “Big Daddy Nord” pour son côté imposant, mais aussi comme propriétaire du Gaslight, un club de jazz situé à Venice que la communauté beatnik fréquentait assidûment, Eric Nord avait acheté une île, au large de la péninsule de Basse-Californie, au Mexique. Il voulait y créer une société utopiste. Mais, face à l'absence d’eau potable, il s’installe avec ses compagnons dans un campement de tentes. Quelques jours après, alors que le réalisateur de la Beat Generation Ron Rice devait les y retrouver pour tourner un film, il se rendit compte que le groupe avait disparu et qu’il était en réalité rentré aux États-Unis. Il a rapporté avec lui Senseless, un road-movie sensible.  

 

 

5. Carl Solomon, fils spirituel d’Artaud ? 

 

On le sait, la Beat Generation tombait en pâmoison devant les écrits et performances d'Artaud, écrivain torturé aux écrits tortueux. On n'imaginait pas que c'était à ce point là. Carl Solomon, le dédicataire de Howl, le poème de Ginsberg, avait assisté une représentation de théâtre d’une pièce d’Artaud au Vieux-Colombier, en 1947. Ce jour-là, Artaud était victime d’une crise psychotique en public. Solomon a exigé, dès son retour à New-York, de se faire interner et de subir des électrochocs, comme en avait été victime Artaud. C’est même dans la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique du New Jersey qu’il rencontre Allen Ginbserg, envoyé à l’hôpital psychiatrique pour recel d’appartement et objets volés. Carl Solomon travaillait pour Ace Books, maison d’édition dont l’oncle de Solomon était propriétaire. 

 

 

6. La Colby Poster Printing Company, l’imprimerie de la Beat Generation

 

La Colby Poster Printing Company, Los Angeles, est une imprimerie qui marquera les artistes californiens d’après-guerre. Elle a produit The Singing Posters (série d’affiches), un concept imaginé par l'artiste conceptuel Allen Ruppersberg. L’idée est de traduire le poème d’Allen Ginsberg, Howl, en phonétique. L’artiste avait été inspiré par le disque enregistré par Ginsberg, Allen Ginsberg Reads Howl and Other Poems (1959) : « L’idée me vint que le son de la voix de Ginsberg et l’écoute que l’on pouvait avoir de sa lecture étaient ce que je voulais transmettre ». Avec ces quelques passages en phonétique, Ruppersberg voulait obliger le public à lire certains passages à haute voix, respectant ainsi l’oralité de la poésie de la Beat Generation. 

 

Le concept de Ruppersberg, concrétisé par la Colby Poster Printing Compagny

(ActuaLitté / CC BY SA NC 2.0)

 

 

7. Floating Bear, Fuck You, Kulchur... Les revues, magazines, fanzines spécialement consacrés au mouvement

 

Ce sont ces revues qui se chargent de populariser autant que possible les œuvres de la Beat Generation. Les revues ne duraient jamais bien longtemps, mais elles donnaient une place essentielle à la création visuelle et aux arts graphiques. 

 

 

8. Allan Watts alias Arthur Whane dans Les Clochards célestes, l’homme qui a ouvert la voie du bouddhisme à la Beat Generation

 

Le personnage d’Arthur Whane dans Les Clochards célestes existe vraiment. Le roman de Jack Kerouac publié en 1958 et dans lequel l’auteur transmet sa découverte du bouddhisme a été inspiré par Alan Watts (1915-1973), un spécialiste de philosophie et de religions orientales dans la Californie du Nord des années 1950. Dans Éloge de l’Insécurité, celui-ci écrit : « Ce livre est dans l’esprit du sage chinois Lao-Tseu, maître de la loi de l’effort inverse, qui a déclaré que ceux qui se justifient ne convainquent pas, que pour connaître la vérité on doit se débarrasser de la connaissance, et que rien n’est plus puissant et créatif que le vide, qui suscite l’aversion de l’homme. » Ou bien encore : « La réalité n’est qu’un test de Rorschach. » 

 

 

9. Un théoricien de l’art des écrivains de la Beat Generation en 1977...

 

En 1977, le critique d'art Joseph Masheck  a animé une séance d’histoire de l’art avec des étudiants en les accompagnant à une exposition de dessins d’écrivains beat conservés avec leurs manuscrits à la Butler Library de l’Université Colombia. Les dessins des écrivains de la Beat Generation, apparemment sommaires — voire enfantins —, sont en réalité issus d’une tradition anti-esthétique, qui va du surréalisme au funk art. Un art que Beaubourg nomme pour l’occasion le « Beat Art ». 

 

 

10. ... et un professeur anglais viré pour avoir fait étudier à ses élèves un poème de Ginsberg en 2015.

 

L’année dernière, David Olio, un professeur en poste dans un lycée du Connecticut avait été suspendu puis contraint de déposer sa démission après avoir fait lire à haute voix le poème « Please Master » (1968) qu’un élève avait apporté. Le professeur proposait aux élèves d’étudier la structure du poème. Dans « Please Master », Allen Ginsberg fantasme sa relation avec Neal Cassady, Dean Moriarty dans Sur la route, de Kerouac. Un ou des élèves se sont plaints à la direction qui a jugé préférable de pousser le professeur à la démission. Non sans réactions de certains parents, qui connaissaient bien le professeur et qui y voyaient là une atteinte à la liberté d’expression. 

 

Pour aller plus loin, voir le quizz sur la Beat Generation préparé par ActuaLitté.