Alexandre Astruc, inventeur du concept de “caméra-stylo”, s’est éteint

Joséphine Leroy - 19.05.2016

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Celui qui avait supervisé, grâce à ses théories, la réalisation des chefs-d’œuvre de la Nouvelle Vague est mort à l’âge de 92 ans. Il avait notamment théorisé le concept de la « caméra-stylo » et concevait le cinéma, non pas comme une industrie, mais comme un art, au même titre que la littérature. Avec le scénariste Jean Gruault l’année dernière, c’est une autre grande figure de la Nouvelle Vague qui s’en va. 

 

Alexandre Astruc 1965

(Dutch National Archives)

 

 

Né en 1923, Alexandre Astruc avait d’abord pris la direction du droit et finalement obtenu une licence de lettres qui l’a orienté vers le journalisme. De sa plume, il signe des articles pour Combat, Réforme, Opéra ou encore Les temps modernes. 

 

Le théoricien de la Nouvelle Vague 

 

Après-guerre, il se lance dans la critique culturelle dans les domaines du théâtre et de la littérature, mais, surtout, de manière très avant-gardiste, dans le domaine cinématographique pour le compte des Cahiers du cinéma. La revue réunit des jeunes cinéastes, avides de nouveauté et impatients de déloger les tenants d'un cinéma dit bourgeois qu’ils appelleront plus tard en 1954 la Tradition de la Qualité, dans le célèbre texte écrit par Truffaut (« Une certaine tendance du cinéma français »).

 

Mais six ans plus tôt, c’est Alexandre Astruc qui avait ouvert le bal des critiques avec son texte « Nouvelle tendance du cinéma français : la caméra-stylo » (publié dans L’Écran français). Avec cette tribune, le cinéma devient un moyen d’expression aussi légitime artistiquement que la peinture ou le roman. 

 

« Voilà. Il ne s’agit pas d’une école, ni même d’un mouvement, peut-être simplement d’une tendance. D’une prise de conscience, d’une certaine transformation du cinéma, d’un certain avenir possible et du désir que nous avons de hâter cet avenir. [...] Les difficultés économiques et matérielles du cinéma créent ce paradoxe étonnant qu’il est possible de parler de ce qui n’est pas encore, car si nous avons ce que nous voulons, nous ne savons pas si, quand et comment nous pourrons le faire. [...] Cet art ne peut pas vivre les yeux tournés vers le passé, remâchant les souvenirs, les nostalgies d’une époque révolue. Son visage est déjà tourné vers l’avenir et, au cinéma comme ailleurs, il n’y a d’autre souci possible que celui de l’avenir. » 

 

(L’Écran Français, n°144, 30 mars 1948) 

 

 

Le rideau cramoisi, réalisé en 1952, est sa première vraie œuvre cinémtographique. Il s’était inspiré pour ce moyen-métrage des Diaboliques, de Barbey d’Aurevilly. Son premier long-métrage, Les mauvaises rencontres, sort en 1955. La Longue Marche suivra en 1966, et s’imposera comme l’un de ses films les plus notables. Le cinéaste s’était aussi essayé à l’adaptation d’Une vie, d’après Maupassant, ou encore L’Education sentimentale, tiré du roman de Flaubert et avec Jean-Claude Brialy et Marie-José Nat. 

 

La révolution cinématographique 

 

L’œuvre d’Alexandre Astruc revêt un caractère assez révolutionnaire par son côté expérimental. Dans la Longue marche, en 1965, le cinéaste capture la fuite de résistants dans le petit village des Cévennes, montré sous un jour sauvage grâce à des plans étirés en longueur et le noir et blanc, qui sature et accentue la face hostile de la nature. Dans Flammes sur l’Adriatique, le réalisateur fait voyager le spectateur dans des lieux peu communs,  à bord d’un destroyer yougoslave. Avec un tel cinéma, il ne pouvait que trouver des points d’accord avec le philosophe Jean-Paul Sartre, maître à penser de beaucoup d’intellectuels d’après-guerre avec lequel il avait tissé des liens forts. Il avait même consacré un film à la figure de l’existentialisme en 1976, intitulé Sartre par lui-même : 

 

 

 

L’échec de son dernier film expérimental l'a redirigé vers la télévision, le journalisme et la littérature. La lettre volée et La chute de la maison Usher d’Edgar Allan Poe d’abord, puis Une fille d’Eve et Albert Savarus de Balzac, voilà quatre œuvres qu’il adaptera pour le petit écran, lassé du grand écran.  En 1972, il organise d’ailleurs le Festival du film maudit à Biarritz. 

 

Grand théoricien et grand metteur en scène, certes. Néanmoins, Alexandre Astruc était également un grand amateur de littérature et un grand écrivain. Tout au long de sa carrière, il a écrit plusieurs livres : le roman L’Autre Verant de la colline (1993, éd. Écriture), l’anthologie Du stylo à la caméra et de la caméra au stylo (1942-1984) (1992, éd. L’Archipel) et ses mémoires, Le montreur d’ombres (1999, éd. Bartillat). La caméra ou le stylo, le stylo ou la caméra, tout était, sans ordre préconçu, un moyen d’expression artistique pour Alexandre Astruc. 

 

La présidente du CNC, Frédérique Bredin, a témoigné son émotion dans un communiqué : « Frédérique Bredin a appris la disparition d'Alexandre Astruc avec tristesse. Elle salue la mémoire de l'une des grandes figures de la Nouvelle Vague, qui avait non seulement théorisé les liens entre cinéma et littérature, mais aussi, derrière la caméra, mis quelques grandes oeuvres de la littérature en images. Le cinéma français perd l'un de ses grands penseurs. » 

 

 

Le texte intégral de l'article Nouvelle tendance du cinéma français : la caméra-stylo, est ici disponible :

  Alexandre Astruc - Camera Stylo 1948