Angoulême : insurrection contre un Grand Prix sans auteure, "anormal" (Pellerin)

Nicolas Gary - 06.01.2016

Culture, Arts et Lettres - Salons - Grand Prix - liste auteures - femme sexisme


Cette fois, c’est le soulèvement à Angoulême : la sélection d’auteurs pour le Grand Prix, qui ne recense aucune auteure, menace littéralement d'imploser. Sur 30 noms dévoilés hier, pas une femme. Et si Riad Sattouf, qui compte parmi les créateurs retenus, fut le premier à décider de se retirer, d’autres auteurs choisissent de suivre le mouvement. C’est simple : l’insurrection vrombit, gronde, et se propage largement.

 

Policewoman Marj

Michale Coghlan, CC BY SA 2.0

 

 

Fleur Pellerin, ce matin sur France Info, n’a pas maché ses mots : « En tant que femme ça me touche, en tant que ministre de la Culture, ça me touche aussi. [...] On parle de Bande dessinée, comme on pourrait parler de musique classique, de direction d’orchestre, de beaucoup de choses. » Comprendre : de différents secteurs culturels.

 

Très préoccupée, « pas par militantisme », Fleur Pellerin souligne que « la culture doit être exemplaire en matière de parité, de représentation de la diversité ». En effet, ici, « le compte n’y est pas tout à fait ». Alors que le Grand Prix récompense une carrière entière, « c’est un peu étonnant, même si probablement les femmes sont sous-représentées parmi les auteurs de bande dessinée, que l’on n’ait pas trouvé sur trente noms, un seul nom de femme à honorer ».

 

« Je suis un peu perturbée [...] Je trouve ça un peu anormal. » Et l'intervention de la ministre ne fait que conforter le rejet manifeste depuis hier.

 

La Secrétaire d'État chargée du Droit des Femmes, Pascale Boistard, a évidemment rejoint la désapprobation générale.

 

 


 

 

Les auteurs se désistent : merci, mais non merci

 

« J’ai découvert que j’étais dans la liste des nominés au grand prix du festival d’Angoulême de cette année. Cela m’a fait très plaisir ! », indique Riad Sattouf, auteur de L’arabe du futur. « Mais, il se trouve que cette liste ne comprend que des hommes. Cela me gêne, car il y a beaucoup de grandes artistes qui mériteraient d’y être. »

 

Il n’en aura pas fallu plus : Satouff liste alors quelques noms d’auteures qui mériteraient une place dans la sélection, comme Rumiko Takahashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi ou Catherine Meurisse. « Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant toutefois pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire ! Merci ! » (via)

 

Boum, le rideau tombe. Et l’effet domino commence. C’est d’abord Pénélope Bagieu qui salue sur Twitter le geste de son confrère : « Bravo Riad ». Tout simplement. Puis on apprend des éditions Cornélius que Daniel Clowes « refuse de figurer dans une liste de nominés qui ne compte aucune femme ».

 

« Je soutiens le boycott d’Angoulême et retire mon nom de toute récompense pour ce qui est maintenant un honneur totalement dénué de sens. Quelle débâcle ridicule et embarrassante », ajoute l'auteur. 

 

"Votre hémiplégie est simplement grotesque"

 

De son côté, le collectif BD Égalité, qui dénonce la discrimination existante dans le monde du 9e Art, faisait feu : « Il n’est plus tolérable que des créatrices de renom, dont la carrière est reconnue par tous et toutes, soient absentes des nominations de ce Grand Prix. Si les autrices et auteurs sélectionnent un trio dans une liste décidée par le FIBD, cette liste doit impérativement être une représentativité réelle de ce qu’est la bande dessinée aujourd’hui. Les autrices sont elles aussi des références de ce champ littéraire. »

 

via Anne Douhaire

 

 

Jean-Luc Fromental, membre du jury et éditeur, ajoute sa voix : « En accord avec Riad Sattouf qui a décidé de retirer son nom de votre sélection et à l’unisson avec les dessinatrices de BD ivres de rage, je vous informe que je voterai Fuck You tant que vous n’aurez pas revu votre copie et proposé sur votre liste un ou plusieurs noms d’artistes femmes. Ce ne sont pas les hypothèses plausibles qui manquent. »

 

Et il en appelle à une révolte de l’ensemble du secteur : « Mais j’espère que beaucoup de professionnels de la profession réagiront comme moi. Votre hémiplégie est simplement grotesque. » (via)

 

Joann Sfar, autre grand nom de la bande dessinée affiche également sa solidarité : « Bien entendu, je soutiens à mille pour cent la démarche de Riad. Aucun auteur ne peut souhaiter figurer sur une liste entièrement masculine. Cela enverrait un message désastreux à une profession qui de toutes parts se féminise. » Et de choisir, lui aussi, que son nom soit retiré de la liste des nominés. 

 

On trouve aussi peu d'artistes femmes au Louvre

 

Mis dans une très délicate situation, le délégué général de la manifestation et patron de la société qui organise la manifestation, Franck Bondoux, s’est fendu d’un message adressé au Monde. C'est que sur les réseaux sociaux, on continue de faire de l'animation de communauté, comme si de rien n'était : pas un mot, ni une réaction, pour éviter le bad buzz. 

 

Il rappelle que le Grand Prix doit « consacrer un auteur pour l’ensemble de son œuvre. Quand on regarde le palmarès, on constate que les artistes qui le composent témoignent d’une certaine maturité et d’un certain âge ». Et d’ajouter, sans frémir : « Il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée. C’est une réalité. Si vous allez au Louvre, vous trouverez également assez peu d’artistes féminines. » On aurait attendu une réponse plus pondérée, voire, qui sait, un peu de repentir...

 

 

 

On parlerait presque de désaveu, vis-à-vis de la direction artistique du Festival international de la Bande dessinée, manifestement incapable de trouver des auteures méritant tout autant que les auteurs, ces honneurs. Pour ne citer qu’elle, Claire Bretécher fait actuellement l’objet d’une vaste exposition à Pompidou, pour revenir sur l’ensemble de sa carrière.

 

Et Florence Cestac, Grand Prix en 2000, ne dit pas autre chose : membre du collectif BD Egalité, elle salue le mouvement d’appel au boycott : « Maintenant qu’elles sont assez nombreuses pour s’unir, elles sont plus fortes pour réclamer une juste place. De mon temps je me suis tellement sentie seule. Le milieu est très masculin. » 

 

C’est connu. Mais il est « honteux que ces messieurs n’aient pas pensé à mettre des femmes dans leur sélection. Mais ce festival comme le milieu de la BD est tenu par des hommes, qui pensent qu’on n’y peut rien ». (via France Inter) Certains ne manquent alors pas de voir dans l'affiche du festival off d'Angoulême, le FOFF, quelque chose de phallocratique et de visionnaire.

 

 

Dans le rapport Gilles Ratier, portant sur l’analyse du marché de la BD, on notait qu’en 2015, seules 173 femmes sur 1399 auteurs comptent parmi les créateurs avec des revenus minimums.

 

Voilà de quoi relancer en tout cas le débat sur l’égalité homme femme dans le secteur du livre. D'après Marie Donzel, fondatrice d’un cabinet-conseil sur l’innovation sociale, l’égalité hommes/femmes et la lutte contre les discriminations, le milieu littéraire souffre en réalité d’un fameux paradoxe. « L’édition ne se sent pas concernée par le sujet », expliquait-elle, en évoquant le travail à l’intérieur des maisons.