Après la tourmente, le salon du livre de Turin vise les étoiles

Nicolas Gary - 20.02.2019

Culture, Arts et Lettres - Salons - salon livre Turin - Nicola Lagioia - éditeurs Turin lecteurs


Depuis juillet 2018, les organisateurs du Salon du livre de Turin gardaient un silence forcé. Une transition administrative qui prend fin, avec la perspective de pouvoir désormais répondre aux attentes. Chahuté, le plus grand salon italien fait un point d’étape, par la voix de son directeur, Nicola Lagioia.

Nicolas Lagioia
Nicola Lagioia - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 
Voilà deux ans et demi, Turin s’était trouvé au centre de violentes polémiques, allant jusqu’à menacer son avenir. « Des années de chiens », assure le directeur, qui ont entraîné « un blanchiment pas toujours allégorique du cuir chevelu ». Mais des années qui ont démontré que le pays est « culturellement riche comme l’Italie, et donc traditionnellement fragile (et schizophrénique), lorsqu’il s’agit de valoriser son patrimoine culturel ».

Ce 6 mars, interviendra donc la conférence de presse, et la présentation du programme se fera en avril.
 

Turin, histoire d'une renaissance malmenée


Pour mesurer le parcours déjà effectué, il faut remonter à l’été 2016, quand l’association des éditeurs décida de monter son propre salon à Milan. Une vague de solidarité à l’égard du Salone de Libro s’est soulevée – et Nicola Lagioia compta parmi les défenseurs de la première heure, étant lui-même romancier.

C’est ainsi qu’en octobre 2016, on lui proposa la direction de la XXXe édition, « une entreprise aussi importante (et désespérée) » que lui confia Massimo Bray, alors président de la manifestation. Deux ou trois autres personnes avaient été sollicitées, mais aucune n’avait osé se risquer. Leur première rencontre se déroula à Francfort, les seuls échanges avaient jusqu’à lors eu lieu par téléphone.
 
Les projets étaient simples : créer un projet culturel fort, « avec le moins de compromis possibles ». Ce n’est pas parce que le livre est une marchandise qu’elle doit être traitée comme les autres. Ensuite, fédérer des écrivains, dispersés à travers toute l’Italie. Puis, impliquer les librairies, les bibliothèques, les prisons, les hôpitaux, parce que lire est une valeur sociale forte – et rechercher des partenaires plus éloignés. 

Enfin, parvenir à travailler de concert, entre les équipes et les institutions, les pouvoirs publics, les ministères, la ville, et ainsi de suite. Le tout aura fini par prendre, assure-t-il, avec le concours de membres de l’administration, capables de résoudre les difficultés... administratives.

Les éditions 2017 et 2018, ActuaLitté peut en témoigner, pour les avoir largement couvertes, furent des modèles de réussites – des centaines de milliers de visiteurs réunis, « autour d’un foyer, celui d’une certaine idée de la lecture vivante, des livres et de ce qu’ils représentent ». Sauf qu’au terme de la XXXIe édition, l’an passé, les ennuis sont revenus. 
 

La catastrophe post-edition 2018


La Fondation qui organisait la manifestation depuis 20 années a été liquidée, pour avoir accumulé plusieurs millions d’euros de dettes. Légitime, donc, mais coup dur. Car dans le même temps, le projet culturel, lui, avait dépassé les espérances. D’autant que le salon coûte entre 4 et 5 millions € par an, mais rapporte des dizaines de millions d’euros au territoire. On parle d’un euro investi qui en rapporterait 6 à 7 € à l’économie locale.

Sauf qu’avec la suppression de la Fondation, ce sont tous les contrats passés qui ont disparu du jour au lendemain. Les institutions partenaires – région, municipalité, fondations bancaires – se sont mobilisées pour trouver une solution : « Il aurait été un peu fou de faire disparaître une pareille aventure », conclut Lagioia.

L’équipe, dans l’impossibilité d’utiliser la marque du salon, de démarcher, de programmer, s’est retrouvée face à un liquidateur qui promettait également de mettre aux enchères la marque. Pour un repreneur potentiel. Et tout cela doublé « des enquêtes judiciaires qui pèsent sur l’ancienne Fondation ». 

En somme, « à la fin du mois de mai, nous avions célébré les chiffres (également économiques) de la XXXIe édition [...]. En juin, nous étions tous sans contrat. » La situation fut littéralement « épouvantable », les débiteurs étaient nombreux, et tout menaçait de mal, très mal finir. 

D’autant plus qu’un génie avait eu l’idée de propager la rumeur que l’Iran serait le pays invité d’honneur pour 2020. Avec Salman Rushdie invité d’honneur en 2018 ? « Selon vous, comment putain [sic !] a-t-il pu venir à l’esprit de célébrer ce pays qui soutient que la fatwa lancée contre lui est légitime », s’étrange Lagioia. La presse s’est emballée, puis calmée, et la rumeur est morte, de sa plus misérable mort qui soit : dans l’oubli. 

Ambiance Turin
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

Vint le temps de la maturité


C’est finalement de la ville elle-même que la solution est venue : non seulement les partenaires sociaux ne se sont pas déchirés, mais finalement l’association Torino Città del Libro, qui regroupe des dizaines de fournisseurs-créanciers, s’est mobilisée. Elle a renoncé à une partie des recettes – espérant les récupérer au cours des prochaines années.

En parallèle, la région et la municipalité ont renoncé à une part de leur souveraineté sur la marque – pas évident. Les fondations bancaires se sont alignées, et la conjonction des astres a pu se faire. « Maintenant, le Circolo dei Lettori s’occupe de la partie culturelle et Torino Città del Libro de la partie commerciale. » En outre, l’Associazione Italiana editori est revenue au comité directeur, avec les éditeurs indépendants et d’autres organismes professionnels. 

Tout se résout, « ce qui recommence est mieux que ce qui s’était achevé ». Désormais, les problèmes ne sont plus ceux d’une manifestation, mais d’une industrie toute entière : l’approvisionnement en livre, la perte régulière de lecteurs, bref, une grande fragilité. Et tout particulièrement dans les territoires du sud, où les défis pour la promotion de la lecture sont définitivement les plus nombreux. 
 
« Nous sommes toujours un pays très fragile. Un salon du livre national – auquel participeraient les éditeurs, libraires, bibliothécaires, écoles, associations professionnelles, institutions nationales – pourrait également servir de lieu de discussion », assure le directeur. 

Le travail pour la XXXIIe édition peut commencer, avec une foire qui se déroulera du 9 au 13 mai. « Une idée brillante, avec une pointe de folie », telle que Josif Brodskij l’avait définie voilà 32 ans. « Plus qu’une pincée, si je peux me permettre », ajoute Nicola Lagioia.


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