Archives du prix Nobel 1963 : le général de Gaulle pour la littérature

Nicolas Gary - 03.01.2014

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - Charles de Gaulle - Prix Nobel de Littérature - Samuel Beckett


Les juges de l'Académie Nobel ont toujours ouvert les suggestions pour les différents prix : il suffit de compter parmi le gratin qui a l'oreille des jurés, pour proposer un candidat, avec lettre de motivation et CV de rigueur. Et avec un certain secret, l'Académie préserve durant une cinquantaine d'années les noms des personnalités qui lui furent suggérées. En l'occurrence, ceux de l'année 1963 réservent quelques surprises.

 

 

C(lean) de Gaulle

gildas_f, CC BY 2.0

 

 

Quatre poètes, un romancier et Samuel Beckett, comptaient dans la liste des écrivains les plus en vue pour le prix Nobel de 1963. Mettre Samuel Becket en marge n'a rien d'insolent ni de méprisant : toute personne qui a lu son théâtre ou ses romans sait que ce bonhomme était inclassable. En revanche, sur les 80 personnes proposées, on retrouvait donc 

le poète grec Giorgos Seferis

le poète anglo-américain W.H. Auden

le poète chilien Pablo Neruda

le poète, et romancier, japonais Yukio Mishima

le romancier danois Aksel Sandemose

 

Notons que sur l'ensemble, Beckett et Neruda furent les seuls à recevoir un prix Nobel de littérature, respectivement entre 1969 et 1971. Dans la short liste des jurés, il ne restait d'ailleurs plus que Seferris, Auden et Neruda, cette année-là. Et Seferis fut évidemment le chouchou de tous, le secrétaire M. Österlund considérant qu'il s'agissait là d'une belle occasion de rendre hommage à la Grèce moderne, une région et une langue qui avaient beaucoup attendues avant de se trouver en si bonne place. 

 

Beckett n'arrivait pas réellement à convaincre : était-il à la hauteur des aspirations idéalistes que doit porter le Nobel ? Son théâtre tragique, absurde, ses voix d'hommes perdus, tout cela n'avait pas vraiment dû enchanter. Mishima et Sandemose, présents malgré tout dans cette dernière sélection n'ont pas retenu plus que cela l'attention. 

 

Seferis l'aura emporté, « pour son écriture éminemment lyrique, inspirée par un sentiment puissant, à l'égard du monde culturel hellénique », conclura le juré. C'est le poète TS Eliot qui l'avait recommandé en 1955, puis de nouveau en 1961. 

 

Mais, en cette année 1963, 22 nouveaux candidats avaient grossi les rangs des 80 présentés, et parmi eux, Nelly Sachs, poétesse juive allemande, réfugiée à Stockholm en mai 40 pour échapper au nazisme, et un certain général de Gaulle. Récemment mis à l'honneur, quelque 313 manuscrits du général ont été rendus aux archives nationales. Par l'intermédiaire de son ministère de la Culture, l'État réclamait la restitution de ces documents conservés par le musée des Lettres et manuscrits, placés sous séquestre depuis 2012.

 

Mais l'on n'oubliera pas qu'en 2011, le général comptait parmi les auteurs présents pour le programme de Lettres des élèves de Terminale, aux côtés de Jacottet. Les mémoires de guerre de Charles avaient attiré l'attention des établisseurs de programmes, entraînant des questions sans fin autour de la littérarité de cette oeuvre.

 

Il est utile de préciser que cette polémique ne date pas vraiment d'hier. En son temps elle opposa déjà critiques et écrivains renommés. Roland Barthes, Jean-François Revel ou encore Stéphane Zagdanski n'y sont pas allés de main morte, dénonçant vertement un style dépassé, copiant bien mal celui des grands historiens et mémorialistes de l'ancien temps.

 

En parallèle, un François Mauriac comme un Georges Duhamel ou encore Emile Henriot ne tarissaient pas d'éloges devant ce nouveau Tacite, alliant à une prose digne d'un Bossuet, des accents pascaliens, voire cornéliens… En somme, on n'avait rien compris aux écrits du général.

 

Pour certains enseignants, en tout cas, cela ne faisait pas un pli : « Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline. Nul ne songe à discuter l'importance historique de l'écrit de De Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin. Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d'histoire ? » Et l'on se demandait bien sur quelle partie de la tête, la rue de Grenelle pouvait bien être tombée pour sortir un pareil auteur de son chapeau. 

 

La question était peut-être moins de savoir si de Gaulle avait des lettres qui lui coulaient dans la prose que d'envisager que d'autres auteurs auraient mérité de figurer dans les listes avant lui. Mais à la lumière d'une présence, même modeste dans les listes du Nobel de littérature, peut-être cette idée même doit-elle être passée au crible.