Au Bord : Jean-Michel Rabeux nous emmène près du précipice

Le Souffleur - 08.04.2014

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Jean-Michel Rabeux - Etats-Unis - Peinture


Le Washington Post publie en mai 2004 une photo qui va choquer toute l'Amérique et le reste du monde. Elle représente une américaine tenant en laisse un prisonnier irakien dans la prison d'Abu Ghraib. C'est à partir de là que née Au bord, le monologue d'un personnage qui double la figure de l'écrivaine au travail, et qui tente de cerner mot à mot son rapport à cette photo. La mise en scène de Jean-Michel Rabeux déploie ce questionnement autour de notre relation à l'image en partageant le plateau entre une comédienne et une artiste peintre qui exécute sous nos yeux des toiles éphémères.

 

 


 

 

Face à la photo du Washington Post, la femme qui la regarde n'est pas animée par des sentiments de rejet, d'horreur ou de révolte. Ce que cette image montre est absolument condamnable, c'est une évidence, mais ce qui intéresse l'écrivaine, c'est un sentiment de désir qui contre toute attente s'empare d'elle devant le corps imberbe de la jeune américaine qui tient la laisse. La violence s'érotise, et ce corps en appelle d'autres. Pourquoi ne serait-il pas plus aimable que celui d'une amante passée auquel il ressemble ? Amour et violence se conjuguent aussi dans le souvenir que le personnage garde de sa relation complexe avec une mère décédée, possessive envers sa fille.

 

L'écriture de Claudine Galea est concentrique. Elle avance avec précision vers son objet, l'enlace, se resserre toujours plus près de lui jusqu'au vertige. Elle nous tient en équilibre entre l'horreur et le désir, la souffrance et le plaisir. Inévitablement, quelque chose ne peut pas être atteint dans l'entendement. Cette position d'équilibriste est la seule façon d'intuitionner l'union de ces contraires.

 

Le public est disposé en arène autour de la comédienne et de la projection de la photo. Nous contournons, cernons avec elle ce cliché dans ce qu'il a d'incompréhensible. La voix de la comédienne semble sur le point de se briser à tout instant sous le poids d'un désir douloureux, et peut-être d'un profond chagrin. Parfois, on se sent en retrait, plus tout à fait au bord, car cette douleur mêlée d'érotisme renvoie avant tout à la seule intimité du personnage, à son histoire, à son passé. Peut-être que cette intimité devient trop forte pour que l'on puisse engager la nôtre. Derrière la nudité des propos relatifs à l'américaine sur la photo, il y a beaucoup de pudeur du personnage vis-à-vis de ses anciens amours, mère comprise.

 

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Représentations jusqu'au 15 avril à la MC93 de Bobigny