Autant en emporte le vent : “On dirait le sud....”

Nicolas Gary - 13.06.2020

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - autant emporte vent - projection film Fleming - racisme Etats Unis


Évidemment, entendre « Miss Scarlett » avec cette voix chevrotante aux accents colonialistes n’emballe personne. Mais que ce soit en version originale ou doublée, un film reste le témoignage d’une époque — et quand bien même ce témoignage dérangerait, il sert d’électrochoc intellectuel. Socrate se comparait à une raie torpille, qui aiguillonnait ses interlocuteurs : doit-on se résigner à ne plus vivre que dans l’apathie ?


 

On blâmera la pudibonderie américaine, on condamnera les studios de céder à des circonstances tragiques, on se tournera vers les penseurs, vers les esprits qui savent apporter un peu de hauteur… on ne comprendra pour autant pas. Que la Warner Bros décide d’annuler la rediffusion prévue au Grand Rex du film de Victor Fleming, Autant en emporte le vent, reste un mystère.

Évidemment, les tensions raciales qui rejaillissent depuis la mort de George Floyd aux États-Unis n’y sont pas étrangères. Mais en quoi cette violence policière peut-elle influencer le choix d’un studio, quant à la projection d’une œuvre aujourd’hui majeure, inspirée d’un roman qui ne l’est pas moins ? 

D’autant que la décision de Warner suit de très près le choix de HBO Max de supprimer le film de son catalogue — temporairement au moins. Et ce, parce que le film brosse le tableau d’une Amérique raciste, dont les préjugés étaient communs à une certaine époque. 
 

Jurisprudence Tintin... toujours non résolue


Évidemment, le monde du livre est familier de ces questionnements, qui ne trouvent que rarement la réponse juste. Faut-il condamner Hergé d’avoir présenté un Tintin colonialiste dans ses aventures au Congo ? Ou ajouter un bandeau explicatif et détaillant le contexte historique ? Faut-il prendre les lecteurs pour des perdreaux de l’année, qui ne comprendraient pas qu’il existe une nuance ? 

Fallait-il republier les aventures de Bamboula, de Marcel Turlin ? Dans certains cas, la réponse est dans l’énoncé de la question. C’est cependant plus subtil quand on a affaire à des œuvres d’envergure internationale.

Il ne viendrait à personne l’idée de nier que Scarlett O’Hara et Rhett Butler, tous deux vivant en pleine guerre de Sécession, sont les protagonistes malgré eux d’une époque raciste. D’ailleurs, si cette guerre a été romantisée à l’envi, il n’empêche qu’elle portait bien sur une idée de conflit civil et sociétal entre les États abolitionnistes de l’esclavage et ceux qui prônaient son maintien. D’un côté ceux qui voulaient exploiter des noirs sans vergogne, de l’autre ceux qui avaient quelques scrupules…
 

HBO retire, pour contextualiser


Même le ministre de la Culture sent d’ailleurs qu’il y a un problème : « La déprogrammation du film “Autant en emporte le vent” au Grand Rex est incompréhensible et inadmissible. La France défendra toujours la liberté de création et de diffusion des œuvres. Comme l’égalité, c’est le cœur de nos valeurs », déclare-t-il sur Twitter.

Étonnamment, personne ne s’est trop ému de la réédition, dans une version enrichie, du roman de Margaret Mitchell. HBO a promis qu’il allait recontextualiser l’œuvre, et probablement pourra-t-il s’inspirer du travail opéré par les éditions Folio pour trouver de la matière. Au moins faut-il saluer le fait qu’il n’y ait pas de censure immédiate et imbécile, mais un effort de pédagogie, fondamental. 

Ou bien le livre dispose-t-il, parfois, d’un gage de confiance supérieur, considérant que si réédition il y a, elle s’accompagnerait nécessairement de propos précis sur les relations entre l’œuvre et son époque ? Imagine-t-on que les jurés du prix Pulitzer ont décerné en 1937 leur récompense à la romancière, en bichant de ce qu’il exaltait le racisme et l’esclavagisme, et faisait l’apologie de la race blanche ? 



 
De fait, peut-être : après tout, Mitchell était sudiste, et elle avait manifestement à cœur de montrer que les noirs étaient inférieurs, en vertu de la doxa de l’époque. Mais n’est-ce pas là une raison supplémentaire pour maintenir une projection, quand on est la Warner Bros, et proposer un échange sur ces sujets ? Là encore, la réponse est dans la question…
 

Tartuffe, encore et toujours


Une autre approche, suggérée par le chroniqueur de la RTBF et écrivain, Thomas Gunzig, est celle de la mémoire. Intervenant sur le déboulonnage envisagé des statues de Leopold II en Belgique — roi peu connu pour son humanisme à l’égard des peuples réduits en esclavage, et dont il sut amplement tirer profit. 

Dans sa dernière chronique, Gunzig le rappelle avec brio : « Les amis, quelle épouvantable tendance de débarrasser l’espace public de tout ce qui nous dérange. On le sait pourtant, c’est de l’inconfort que naît la pensée, et c’est de la pensée que nait la réflexion. »
 


Brillant : quand cessera-t-on de vouloir tout effacer, comme si rien n’avait eu lieu ? Et pourquoi s’échiner constamment à aseptiser, amoindrir, relativiser, au lieu de livrer les détails et d’enseigner les faits ? Une humanité à la courte mémoire est-elle devenue un projet de vie ?
 

France, 40 ans plus tôt... 


En 1981, comme l’INA nous permet de le redécouvrir, le film sera projeté : une troisième présentation au public, depuis 1950, alors que la production hollywoodienne était sortie en France 11 ans après sa création et ses 10 Oscars . Et c’est avec un enthousiasme certain que les spectateurs se précipitent.
 

À l’époque, la problématique de l’esclavage n’avait manifestement pas posé plus problème que cela. Comme le soulignait l’historien du cinéma Charles Ford : « D’abord parce que le roman est un des romans les plus célèbres de la littérature américaine, que presque tout le monde a lu ce roman, et que ce roman est justement très romantique. Comme il se trouve que les acteurs correspondent exactement aux personnages, ça a donné au film une espèce d’aura qui reste et continue. »

Et fort heureusement, en 2020, la question raciale fait débat. 

Mais à enterrer sous le tapis tout ce qui dérange, intrigue, questionne et rendrait la société moins lisse, finalement, participe à alimenter le racisme latent. Comment ne pas s’étrangler devant l’image que Margaret Mitchell peut brosser du Klu Klux Klan ? 

Dans le même temps, l’histoire toujours écrite par les vainqueurs prend dans ce livre une autre tournure : loin de l’histoire officielle écrite par l’Union, ce roman introduisait quelques nuances sur la réalité vécue par les perdants confédérés. Autant d’apports pour rétablir une réalité plus globale, moins tranchée – loin de l'hémiplégie mentale actuelle qui s'empare de tout sujet potentiellement à même de créer des questions...  


Commentaires
Je connais les conditions d'attribution de cet oscar, et elles sont le reflet de son époque. Mais c'est déjà un petit mieux de décerner un oscar qu'un razzie je pense, même si c'est insuffisant. Cela on le sait et on le comprends pleinement aujourd'hui, du moins je l'espère.Mais pas hier et quant aux statues, n'oublions pas qu'elles ne sont pas qu'un hommage à ce qu'elles représentent, elles sont aussi une œuvre d'art, une beauté supplémentaire dans l'air des temps, qui en ont toujours bien besoin, un travail passionné lors de sa construction. Pensons à Michael-Ange, qui ne l'était certainement pas un Ange, ou à Léonard de Vinci, qui recommençaient sans cesse jusqu'à atteindre leur idée de perfection.Il ne sera jamais juste de mettre deux secondes à détruire ce qui a mis mille heures ou jours à être érigé.En plus, quiconque souhaite censurer un film se fait plaisir s'il y parvient mais désole tout ceux qui l'aime et qui s'en voient alors spolié, réduit à néant la mémoire de ceux qui l'ont fait et ont sué pour le faire, et prive de sa lumière - celle des interprétations, celle des costumes, celle des intrigues, celle de l'histoire, celle de son sens profond - ici la lutte seule contre tous d'une femme face à son époque - et celle du cinéma, de la littérature, de l'art, et de la mémoire. Mais ça, non on ne le dit pas. En deux secondes, on a pas le temps d'expliquer sa haine et sa bêtise. On se contente de la montrer au monde entier et à toutes les générations à venir. Et c'est certainement irrespectueux mais c'est aussi dangereux. Et grave parce que dangereux. Très grave.Et quelle sera la prochaine étape ? Le soucis c'est aussi si une telle mesure devait faire jurisprudence. Après tout, on pourra se dire qu'il faut donc que les sociétés de production recontextualisent la plupart de leurs films. Et où doit-on mettre le curseur ? Il n'a je pense échappé à personne que aujourd'hui quand un film sort, il y a d'avantage de diversité qu’auparavant, il marche aussi d'avantage sur les œufs de la bienséance en ce qui concerne les scènes de nudité, ou les scènes susceptibles de rabaisser les femmes. on pourrait égrainer les changements longuement et c'est certes une bonne chose d'aller vers plus d'égalité, de respect et d’universalité représentative que ce qui était fait autrefois. Mais si cela doit alors signifier qu'il faut réviser tous les anciens films (des centaines de milliers) ne suivant et c'est logique pas les nouvelles normes ou pire les interdire ou les supprimer, c'est un projet aussi irrespectueux, démentiel et démesuré que stupide et dangereux.Et ensuite, on fera la même chose avec tous les livres (des dizaines de millions, il va falloir créer un ministère de l'autodafé pour le gérer ! ) ? Une œuvre est le produit mais aussi le témoin de son époque, la dénaturer c'est comme sciemment oublier dans l'histoire toutes les périodes qui fâchent. Et l'autre grand danger ensuite, au sens plus large, c'est que lorsque le visage du Mal reviendra on ne saura plus le reconnaître car on sera devenu ignorant de ce qu'il était et de ce qu'il a fait. Quand on aura censuré tout ce qui peut fâcher les uns et les autres que restera t'il ? - moi je n'aime pas la violence et la guerre, on supprime tous les films de violence et de guerre ? Ça me chagrinerait car en fiction ou en témoignage historique, ce sont des thèmes qui peuvent me plaire et pourtant je suis pacifiste, comme le fait qu'Autant en emporte le vent me plait et pourtant je ne suis pas raciste - le film peut aussi être apprécié comme je l'ai dit pour des raisons esthétiques, narratives, dramatiques, pour les costumes, les rebondissements, l'intrigue, les dialogues et ses acteurs, son message historique plus ou moins dévoyé ... pour les réflexions et interrogations qu'il fait naître ... ou des souvenirs de visionnage heureux avec des proches ... - ; et qu'un thème au cinéma me plaise ou pas, peu importe après tout ce que moi je pense puisque d'autres pensent sans doute autrement et qu'il faut respecter cela. Ceux qui n'aiment pas Autant en emporte le vent n'ont pas moralement le droit d'en spolier ceux qui l'aiment.Idem pour ceux qui détruisent les statues qui sont plus que ce qu'elles représentent puisqu'elles sont aussi du travail, des témoins du passé, de la beauté intemporelle et de l'art au moins pour certains.On vit une époque de dingue ... Si tout ça permet au final une meilleure égalité entre les ethnies, tant mieux, mais le prix culturel à payer est terrible. Et je doute que cela soit la bonne méthodologie de détruire du vieux lorsqu'on souhaite créer du neuf. Et je terminerais ces quelques phrases par quelques citations sur l'art : "Le rôle de l'artiste n'est pas de créer quelque chose de beau. Son rôle est d'être vrai.";"Le but de l'art, le but d'une vie ne peut être que d'accroître la somme de liberté et de responsabilité qui est dans chaque homme et dans le monde.";"L'art et la parole sont les deux organes du progrès humain. L'un fait communier les coeurs, et l'autre les pensées.";"L'Art est Evolution, l'Art est Révolution qui commence par une lettre de l'alphabet, une note de musique, une touche de peinture, un trait de crayon, un coup de burin, un coup de ciseaux. Puis, transforme en poésie littéraire, en symphonie musicale, en fresque de maîtres, en sculpture royale, l'expression des généreux créateurs."

Et vous serez possiblement scandalisé que je n'ai pas nommé qui a dit quoi. C'est que nous les voyons bien hélas nous sommes arrivés à une époque où pour trouver du travail, il faille renommer dans certains cas le nom de notre CV ... comprenne qui pourra. Allez, une petite dernière pour finir ceci bien qu'on puisse encore en donner bien d'autres ... "L'art naît de contraintes, vit de lutte et meurt de liberté." Je crois de plus que cette phrase résume également assez bien le destin de cette pauvre Scarlett, sommes toutes.



PS : "Aucune oeuvre d'art n'est assez forte pour survivre à la surdité de ceux qui l'écoutent."
Réponse à Natali (ou Natalie): le fait que «Autant En Emporte Le Vent» est un roman écrit par une femme,quel rapport avec les attaques d'aujourd'hui contre le film qui en est tiré, réalisé et produit par des hommes ???

Il est essentiel de contextualiser et de replacer le roman et le film dans le contexte historique.

Et de miser sur l'intelligence du public.

Le reste...roupie de sansonnet.

Les stupides indignations contre le titre du classique «Dix Petits Nègres»

n'avaient rien à voir non plus avec le sexe ou genre d'Agatha Christie.

Hors sujet.

Évitons de tout mélanger en un peu ragoûtant brouet de denrées avariées: des affirmations hors sujet et inventées (Margaret Mitchell,on lui reprocherait d'être une femme, selon la fin du message de Natali...!

Là c'est de l'imagination pure...digne d'une vraie romancière).

CHRISTIAN NAUWELAERS
Bravo à Itikar pour son magnifique nouveau message (16 juin).

En résumé ultraconcis: non,une fois pour toutes, à l'hygiénisme moral dans l'art.

Un sinistre toboggan sans fin...

C'est insupportable et c'est la seule chose,paradoxalement, à censurer !

CHRISTIAN NAUWELAERS
La traite arabe a commencé en 652, vingt ans après la mort de Mahomet, lorsque le général arabe Abdallah ben Sayd a imposé aux chrétiens de Nubie (les habitants de la vallée supérieure du Nil) la livraison de 360 esclaves par an. La convention, très formelle, s'est traduite par un traité (bakht) entre l'émir et le roi de Nubie Khalidurat.



Ce trafic n'a cessé dès lors de s'amplifier. Les spécialistes évaluent de douze à dix-huit millions d'individus le nombre d'Africains victimes de la traite arabe au cours du dernier millénaire, du VIIe au XXe siècle. C'est à peu près autant que la traite européenne à travers l'océan Atlantique, du XVIe siècle au XIXe siècle.



Le sort de ces esclaves, razziés par les chefs noirs à la solde des marchands arabes, est dramatique. Après l'éprouvant voyage à travers le désert, les hommes et les garçons sont systématiquement castrés avant leur mise sur le marché, au prix d'une mortalité effrayante (note).

Source (historiquement indiscutable) : https://www.herodote.net/L_esclavage_en_terre_d_islam-synthese-12.php

D'autres sources historiques sur Internet
Merci vraiment à Yasmina pour ces infos qui semblent faire partie d'un angle mort de l'Histoire...

On évoque cela beaucoup trop rarement.

CHRISTIAN NAUWELAERS
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