Autopublication et prix littéraires : “Il ne faut pas avoir d'oeillères” (Bernard Pivot)

Antoine Oury - 07.09.2018

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - autopublication prix littéraires - livre autopublié Renaudot - Goncourt Livre Place Nancy


Les jurés du Prix Goncourt ont profité de leur passage, devenu une habitude, au Livre sur la Place de Nancy, pour y annoncer leur première sélection. Dans un contexte un peu particulier : la liste du Prix Renaudot, révélée il y a deux jours, a fait apparaitre un livre autoédité par son auteur sur Amazon. Les membres du jury du plus célèbre prix littéraire français ne sont toutefois pas inquiets de cette évolution, bien au contraire.


prix Goncourt 2018
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 
 

La sélection du livre de Marco Koskas, Bande de Français, autoédité par son auteur, par le jury du Prix Renaudot, a généré des réactions passionnées : d'un côté, la communauté des auteurs autoédités se réjouit d'une certaine ouverture, de l'autre, les libraires sont choqués du choix d'un livre diffusé par Amazon, et uniquement par ce dernier.

 

Ce n'est pas la première fois qu'un livre autoédité par son auteur apparait dans une liste de prix littéraire de la rentrée : le Renaudot, déjà, avait choisi en 2010 un livre de Marc-Édouard Nabe. Mais le fait que ce livre soit disponible sur CreateSpace, la plateforme d'Amazon pour les auteurs, est inédit : l'ouvrage peut en effet être imprimé à la demande, et donc se retrouver en format papier...

 

Du côté du jury du Prix Goncourt, la nouvelle n'inquiète pas franchement : « C'est l'histoire de Netflix avec le cinéma : Cannes refuse les films produits par Netflix, et je ne suis pas sûr qu'ils aient raison », nous explique Bernard Pivot, président de l'Académie Goncourt. « Je ne connais pas le livre, je ne sais pas s'il mérite d'être sur la liste, je l'espère pour eux. Je pense que le Renaudot a voulu faire un coup en mettant ce livre sur sa liste », ajoute-t-il.

 

À la question de savoir s'il serait prêt, lui-même, à lire un ouvrage autopublié pour, éventuellement, le sélectionner, Bernard Pivot se dit curieux : « Ça dépend du livre, mais il ne faut pas avoir d'oeillères. » Et ce livre de Marco Koskas, il « éveille ma curiosité, bien sûr, je veux savoir si c'est un rebut laissé par les éditeurs ou s'il s'agit d'une oeuvre originale, intéressante ».
 

Mais quelques années plus tôt...
 

Intéressant, très intéressant changement de position de la part du président du jury Goncourt. Ce dernier, en 2014, assurait en effet à ActuaLitté que sélectionner un livre strictement commercialisé en numérique ne lui semblait pas envisageable. Selon lui, la fonction du prix littéraire était de couronner « de bons livres. En couronnant des livres qui se vendent très bien ». Et donc, se vendent en librairie – ce qui ne sera pas immédiatement le cas pour l'ouvrage de Marco Koskas.
 

Et d’ajouter, à cette époque, qu’ouvrir le Goncourt à des éditeurs 100 % numériques bof, bof : « Oh, je ne crois pas. À mon avis non. Nous lisons des livres sur papier. Les bons livres…, ils peuvent être numériques… mais ils seront toujours sur papier. Je ne crois pas à cette histoire du livre qui ne serait que numérique et qui n’aurait pas de version papier. Je ne crois pas du tout à cela. »

 

L'autoédition, une boîte de Pandore ?
 

Son confrère Pierre Assouline acquiesce, et tranche : « Ce qui compte, c'est le texte. Évidemment, c'est un phénomène nouveau, mais pourquoi pas ? » La présence d'ouvrages édités par leurs propres auteurs ne semble pas choquante à l'académicien, mais « ils ont un peu ouvert la boîte de Pandore en faisant cela, ils vont recevoir une avalanche de textes à compte d'auteur, des milliers de livres dont ils ne sauront pas quoi faire, car il y a là le tout-venant et ils ne trieront pas ».

 

De son côté aussi, la curiosité a pris le pas sur la méfiance : « J'ai envie de voir. Je pense qu'ils ont pris un risque, mais, si c'est vraiment un grand livre, alors là, bravo. »


Le jury du Prix Goncourt, en ouverture du Livre sur la Place
 
 

Le choix du jury du Renaudot suscite plutôt l'adhésion et la curiosité chez les confrères, donc, et le même discours est de mise du côté d'Antoine Gallimard, PDG de la maison et du groupe Madrigall. « Je pense que c'est très bien, il n'y a pas de zone réservée. Dans l'autoédition, il y a des livres intéressants : la preuve, c'est que les auteurs cherchent ensuite un éditeur traditionnel », souligne l'éditeur.
 

Un livre autopublié sur Amazon sélectionné
pour le Prix Renaudot


« Au contraire, plus le champ est libre, mieux on se porte, nous ne sommes pas dans des champs clôturés », précise Gallimard. « C'est pareil pour les prix littéraires, d'ailleurs : aujourd'hui, il y a les jurys professionnels, mais aussi les réseaux sociaux, les prix des lecteurs... C'est une tendance nouvelle. »

 

Marco Koskas, auteur de Bande de Français, a déjà publié plusieurs ouvrages chez des éditeurs avant de se lancer dans l'autoédition avec ce titre. Il nous a révélé dans un entretien qu'il avait fait ce choix face à « l'israélophobie délirante » des éditeurs traditionnels.




Commentaires

Content pour cet auteur, mais inquiet à la perspective qu'amazon,qui traite ses employé-es comme des paillassons, se voie dérouler un tapis rouge par des jurés en l'occurrence bien inconscients.
Bien d'accord avec vous. Quid des libraires, qui font tourner une partie de la chaîne du livres, qui mettent en lumière une partie de la production que les prix littéraires ne sauraient prescrire, qui font leur singularité avec le conseil mais se nourrissent aussi de succès de libraires et de prix littéraires pour vivre ?
Bonjour, depuis quelques jours on parle en effet beaucoup de la sélection de mon livre sur la liste du Renaudot et j'ai deux ou trois choses à dire sur le commentaires que le lis ici ou là.

J'aimerais tout d'abord préciser que " Bande de Français " n'existe que sur papier, et que je refuse pour l'instant sa parution en numérique. Je suis en effet un vieux réac, qui aime l'odeur du papier. Le virtuel, c'est pas mon truc, même si la qualité des liseuses m'épate vraiment.

Je répète ici que TOUS les éditeurs auxquels je l'avais soummis, y compris ceux qui m'avaient déjà publié, ont refusé mon roman. C'est sans doute courant pour eux, de refuser un texte. Ordinaire. Banal. Mais pour un auteur c'est un coup de poignard à chaque fois. Seulement, les coups de poignards répétés ne sont pas parvenu à me tuer, et puisque j'étais encore en vie, et puisque ma vie depuis 40 ans c'est d'écrire, j'ai décidé de faire connaître mon roman à d'autres milieux que celui de l'édition. Je ne sais pas si les gens étaient sincères en me disant ce qu'ils penssaient de " Bande de Français ", mais je me suis lancé parce que, moi, j'y croyais profondément. Lorsque la fabuleuse chronique de Patrick Besson est parue dans Le Point, j'ai alors eu la certitude que ce n'était pas la qualité du texte que les éditeurs avaient jugée, mais moi et ce que je suis. C'est à dire un écrivain français qui trouvait sa place de plus en plus étroite dans la vie littéraire parisienne, et qui avait décidé d'émigrer en Israël. Or Israël pâtit de tels préjugés défavorables dans l'intelligentsia hexagonale, qu'un roman racontant la vie des immigrants français à Tel Aviv, ne pouvait que susciter le rejet. A chaque fois qu'un éditeur daignait me répondre en détail, ce n'étaient que des arguties incohérentes, et c'est ce qui a forgé ma certitude que ce qu'ils réprouvaient, c'était le sujet de " Bande de Français ".

C'est ainsi que j'en suis venu à me publier moi-même sur Amazon. Mais je ne suis pas éditeur. Je suis écrivain et je veux le rester. Le système Amazon a l'indéniable avantage de ne pas juger les textes, et de s'en tenir juste aux règles élémentaires du commerce - ce que les éditeurs ne font pas puisqu'ils publient plus de livres qu'on ne peut en lire. 650 nouveaux titres en septembre, cela veut dire en clair que ces livres ne seront pas lus. Ce sont des livres pour gonfler les chiffres, des livres qui sont autant d'illusions d'exister comme écrivain pour leurs auteurs.

Il n'y a donc pas de système idéal parce ue chacun voit midi à sa porte et seulement à sa porte. C'est pourquoi ce débat est vain. Le juge de paix, ce sera toujours le lecteur. Les libraires sont indispensables, Amazon aussi

PS: Dites à Bernard Pivot que je lui ai envoyé mon livre à son adresse personnelle, dans le 17eme et que, s'il ne l'a pas reçu, qu'il le demande au facteur...
Monsieur KOSKAS, vous trouverez cela cocasse, mais j'ose espérer que vous vous êtes plus appliqué sur Bande de Français que sur l'écriture de votre commentaire.



Olympie de P.

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