Bernard Pivot : « Journalistes, interviewers, nous sommes des prédateurs »

Clément Solym - 17.09.2012

Culture, Arts et Lettres - Salons - Bernard Pivot - Livre sur la Place - Nancy


Le samedi est sans conteste le jour le chaud du Livre sur la Place : les vigiles, de plus en plus nerveux, commencent lentement à filtrer les visiteurs, mais les petits malins remplissent le chapiteau en préférant les entrées latérales. Du côté de l'Hôtel de Ville, on applaudit les mariés avant de grimper à l'étage, où Bernard Pivot est attendu par Christophe Ono-Dit-Biot, le directeur adjoint du Point...

 

Il est vrai qu'en Lorraine, Philippe Claudel, au même titre que les mirabelles, est devenu une véritable tradition, une institution, faite du même bois que l'arbre à shit de la Pépinière...

 

 

 

 

... Mais nous avons décidé de nous asseoir dessus (et d'ailleurs les mirabelles, ce n'est pas trop notre truc).

 

 

 

 

Le banc Bernard Pivot existe aussi : par conscience professionnelle, la traversée de la Place Stanislas semblait une option plus satisfaisante. Dans la salle, les deux premières rangées de chaises sont occupées par des septuagénaires toutes pimpantes, piaffant d'impatience. Tout à l'heure, une de ces punks criera à Bernard Pivot : « Et Jean d'Ormesson !? » La vie de rock-star...

 

S'il s'installe aujourd'hui dans les salons de l'Hôtel de Ville, c'est parce que Bernard Pivot a écrit un roman, sa première fiction depuis l'âge de... 21 ans. « Je crois qu'il y a un âge pour écrire des romans » admet l'écrivain en sous-entendant qu'il l'a allégrement dépassé. Très vite, on remarque que Pivot ne regarde pas Ono-Dit-Bio pour ses réponses : écrire que ses années de télé l'ont endurci serait un lieu commun. Mais pour le coup, on plaint le directeur adjoint du Point, qui doit poser des questions à un auteur ayant exercé cette activité d'interrogateur pendant des décennies.

 

Mais il assume : « S'il faut meubler des silences, vous pouvez compter sur moi. On vit au milieu des questions et des réponses, et j'irai même jusqu'à dire qu'il n'y a pas d'intelligence sans questions. » Oui, mais quelle est la question (le légendaire animateur de Bouillon de culture fait plusieurs fois la blague au public) est une biographie, précise Bernard Pivot, mais personne n'est dupe. Un livre sur un malade de l'interrogation par l'un des plus fameux journalistes littéraires, à d'autres...

 

 

 
 

D'ailleurs, il semble toujours avoir une longueur d'avance dans l'interview : « Et qu'est-ce que vous êtes en train de faire, là ? » demande-t-il à Christophe Ono-Dit-Bio qui fait mine de ne pas comprendre sa phrase à l'emporte-pièce : « Les journalistes et les interviewers, nous sommes des prédateurs, nous essayons de capter la parole de l'interrogé pour la transmettre au public. » À l'aise, mi-De Funès, mi-Blier, Bernard Pivot cabotine gentiment, replongeant les auditeurs dans un autre âge de la télé : malgré la rencontre Claude Hagège/Raymond Devos, « une émission géniale », Pivot éprouve des regrets pour les absents, « René Char, Julien Gracq mais je ne suis pas sûr, et Cioran aussi… » Un temps, il ménage son effet : « Et Molière, Voltaire, Victor Hugo… »

 

À d'autres moments, Pivot apparaît curieusement moins brillant, comme lorsqu'il se lance dans une classification du monde en deux catégories : ceux qui tirent et ceux qui pointent… Dans l'assistance, un homme pense trouver en Pivot un acolyte pour prédire la fin de la langue française et l'avènement d'une novlangue forcément affreuse : pas de chance, l'ex d'Apostrophes est sur Twitter, et pas parmi les moins actifs : « Ça m'a rappelé mes débuts de journaliste : on me donnait des papiers très courts, et j'ai un peu retrouvé ce mode d'expression. » Et même l'incipit de Mais quelle est la question ? fait 140 caractères - démonstration à l'appui - un signe.

 

Dans Les Mots de ma vie, Bernard Pivot n'hésitait pas à régler ses comptes avec ceux qui l'ont accompagné toute sa vie (et vice-versa) : « Putain de livres ! Salauds de livres ! » Les pavés l'ont conduit « à sacrifier sa vie privée », mais de là à les jeter dans la marre… « L'un des hommes auxquels on a le plus menti en France » s'inquiète de l'au-delà : pour lui, le Paradis est le lieu des révélations, tandis que l'Enfer résonne du « silence éternel de ces espaces infinis ».

 

Pivot s'amuse et sait amuser : quant à savoir si Mais quelle est la question était le roman qu'il devait écrire, c'est une question de goût.