Chine, Égypte, Turquie : ces pays censeurs dans les Foires du Livre

Antoine Oury - 13.04.2018

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La Foire du Livre de Londres, ouverte depuis trois jours, est l’occasion pour les professionnels de l’édition de se retrouver, de partager et d’échanger. Certains stands, parmi les 1500 exposants présents, intriguent toutefois plus que d’autres. Car la foire professionnelle, comme celles d’autres secteurs, reste pour certains pays un levier diplomatique et un outil de realpolitik, non dénué de contradictions.


London Book Fair 2018

À la Foire du Livre de Londres (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

Chine, Émirats arabes unis, Turquie, Russie, Pakistan. Autant de noms de pays qui n’évoquent pas vraiment la liberté d’expression. Et qui, pourtant, sont présents à la Foire du Livre de Londres, au sein de stands imposants, payés par les gouvernements, et donc soumis à leurs directives. Les pays y présentent, comme d’autres, une partie de leur production et leur industrie éditoriale.

 

Sur celui de la Turquie, par exemple, on invite à se rendre sur le site de l’association nationale des éditeurs lorsque l’on évoque les fermetures de maisons d’édition décidées par le régime d’Erdogan. Sur les étagères, des livres choisis « par le gouvernement et l’association des éditeurs de Turquie » : lorsque l’on demande à voir des livres sur les populations arméniennes, « les livres politiques ne font pas partie de la sélection, nous préférons mettre en avant la littérature turque », explique-t-on. Paradoxalement, le stand expose aussi des livres d’Orhan Pamuk, écrivain superstar d’Istanbul et de la Turquie mais grand critique du régime.

 

L’organisation de la Foire du Livre de Londres fait aussi le grand écart : difficile de se passer, d’un point de vue économique, de ces pays, présents depuis plusieurs années déjà dans des stands qui font de l’ombre, très souvent, à ceux des éditeurs et aux pays occidentaux. « Nous encourageons tous les pays à participer aux Foires du Livre car c’est seulement en lisant des livres sur la vie d’autres personnes que l’on peut comprendre les cultures des autres pays. Les foires sont très importantes pour cela », expliquait la directrice de la Foire de Londres, Jacks Thomas, en 2016.

 

Ces pays qui emprisonnent écrivains, libraires ou éditeurs se voient donc accueillis au sein de la foire professionnelle, avec pour seule condition de tolérer l’organisation de tables rondes sur la liberté de publier dans le monde. Comme un président peut se changer en VRP auprès de pays peu fréquentables à des fins économiques, ces pays revêtent à Londres, Francfort ou Paris des atours plus présentables.

 

Le géant chinois, un des pays qui comptent le plus dans le marché de l’édition contemporaine, se remarque d’emblée : pas moins de 3 stands ont été installés pour vanter son panorama éditorial, tous payés par le gouvernement. L’un d’entre eux expose même les discours de Xi Jinping traduits dans toutes les langues. Sur un autre stand chinois, celui de Phoenix Publishing and Media, le plus grand groupe d’édition et d’impression du pays, on présente des ouvrages pour la jeunesse, des publications pédagogiques ou des livres d’histoire. « Nous pourrions avoir des livres sur le Tibet, mais porteur d’un point de vue chinois, évidemment », reconnaît l’un des éditeurs présents.

London Book Fair 2018

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 

 

Depuis quelques années, les autres acteurs parmi les plus importants se trouvent du côté du Moyen-Orient, Émirats arabes unis en tête. Ici, l’équivalent politique du greenwashing est mené de manière plus subtile. Des catalogues de maisons d’édition et des dizaines d’ouvrages sont exposés - principalement des ouvrages signés par les familles émiratis, des livres de développement personnel ou de management, et des livres pour la jeunesse -, les Foires du Livre et l'ouverture de l’industrie mises en avant, alors que les pays interdisent encore toute opposition politique, basent leur constitution sur la charia et pratiquent une censure sur tout ce qui touche à la famille royale.

 

À travers cette présence à la Foire, il s’agit avant tout d’attirer des investisseurs dans ce qui est présenté comme la future « plateforme de l’édition arabe », soit le lieu où s’installer pour s’investir dans l’édition en arabe. À ce jeu, les émirats rivalisent de cadeaux fiscaux et d’infrastructures pour séduire les sociétés et les investisseurs. L’émirat de Sharjah a ainsi créé un immense hub pour l’édition, déjà investi par une quarantaine de maisons du monde entier.

 

À d’autres endroits, c’est le prosélytisme qui domine : Islam International Publications, société aux multiples filiales basée à l’origine en Inde, s’est ainsi offert deux emplacements pour mettre en avant le Coran et l’Islam comme des symboles de paix. Si la cause est louable, difficile de ne pas s’étonner d’une présence si soutenue, tandis que les autres religions basées sur des textes sacrés sont absentes. D’ailleurs, comme par un geste manqué, les organisateurs de la Foire ont jugé bon de placer un des stands d’Islam International Publishers face à celui… de Ron L. Hubbard, payé par la scientologie.


London Book Fair 2018

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

L’Égypte est aussi présente par l’intermédiaire du Conseil des Sages musulmans, dont des textes sont publiés par l’université al-Azhar : sur le stand de cette dernière, seuls des actes de forum et autres discours sont proposés, avec un message de paix entre Orient et Occident, une condamnation du terrorisme et… de l’athéisme, et de son apparition dans des émissions de télévision égyptiennes : « Ces émissions télévisées, qui gaspillent le temps des Égyptiens, en menaçant leur unité et en les poussant à ne pas être attentifs aux complots tramés contre la patrie, accueillent des fantômes qui n’ont pas une existence réelle sur le terrain », peut-on lire dans un des discours. Rappelons que l’auteur de ces textes, l’imam Ahmed At Tayyeb, s’était par ailleurs exprimé pour une constitution basée sur la charia en Égypte.

 

« Pour l’English PEN, cette question a toujours été difficile, car d’un côté, nous nous attachons à promouvoir la liberté d’expression dans le monde, et de l’autre, à permettre à chacun d’accèder à la littérature », explique Cat Lucas, qui gère le programme Auteurs en danger pour l’English PEN, une organisation qui lutte pour la liberté d’expression dans le monde. « Leur présence peut être vue comme un signe d’ouverture, mais il y a sans doute d’autres considérations qui entrent en jeu. »

Des considérations économiques, bien sûr, qui peuvent faire en sorte qu'un pays où la censure de l'édition locale a lieu puisse tout de même travailler avec des sociétés occidentales, comme c'est déjà le cas avec la Chine. La liberté de publier peut très bien s'accorder avec la loi du marché.


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