De la course perdue avec Twitter au temps suspendu du livre

Justine Souque - 25.11.2015

Culture, Arts et Lettres - Salons - Salon Montréal - lecture reflexion - monde ouverture


« Lire, c’est boire et manger. L’esprit qui ne lit pas maigrit comme le corps qui ne mange pas. », Victor Hugo, Faits et croyances. Et le Salon du livre de Montréal fut corne d’abondance… Nourrir la réflexion, tel était l’objectif des différentes rencontres de cet événement, dont les invités ont évoqué avec intelligence les attentats de Paris, de Beyrouth et de Bamako, livres en main. La mise en contexte et en perspective des actualités pour éviter une grille de lecture étroite du monde, telle fut le leitmotiv de leurs interventions. 

 

Photo de une Le Salon

Salon du livre de Montréal - Justine Souque/ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Une évidence loin d’être une réalité. En effet, le niveau de littératie – c’est-à-dire, selon la définition de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), « la capacité de comprendre et de réagir de manière appropriée aux textes écrits » – n’est guère satisfaisant. Lors de la rencontre du 20 novembre « L’économie de la littératie », Julie Ruel (cotitulaire de la Chaire interdisciplinaire de recherche en littératie et inclusion) a souligné qu’un Québécois sur deux, âgé entre 16 et 65 ans, n’atteint pas le niveau 3 (sur une échelle de 1 à 5), seuil à partir duquel un individu est capable de s’intégrer pleinement au monde d’aujourd’hui.

 

Notons au passage qu’en France, selon une enquête de l’OCDE de 2013 relayée par Le Monde.fr, pour la même tranche d’âge, seuls 8 % des Français se situaient aux deux niveaux les plus élevés de compétence en littératie (niveaux 4 et 5), contre 12 % en moyenne dans les pays de l’OCDE participant à l’enquête. 

 

Conference Litteratie

Justine Souque/ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Autrement dit, dans des pays francophones, une grande partie de la population est exclue de la vie sociale, culturelle et citoyenne, constat d’autant plus alarmant en temps de crise. Pour lutter contre ce fléau, l’une des solutions suggérées par l’organisme Vues et Voix est le livre lu. Quand le texte écrit n’est pas le support idéal pour l’assimilation d’images, de connaissances et d’idées, pourquoi ne pas passer par l’oralité ? La démarche de Vues et Voix – qui, par ailleurs, ajoutera à son catalogue les derniers succès des invités d’honneur du Salon en version audio – est donc de promouvoir les livres lus auprès des personnes atteintes de handicaps visuels ou moteurs, mais aussi des enfants et adultes en difficulté d’apprentissage. 

 

Il est urgent d’instruire les futurs citoyens 

 

Grâce à toutes les ressources textuelles papiers, numériques et sonores de la littérature, entraînons ce muscle qu’est le cerveau, stimulons nos méninges avec des mots, des intrigues, des pensées… Et plus tôt commencera l’échauffement, plus vite se feront ressentir les bénéfices de la lecture, comme l’a mentionné Léolane Kemner (auteure aux éditions Géolette) pendant l’activité jeunesse du 23 novembre sur l’importance de la lecture : « Le livre, c’est un outil pour raconter des histoires, mais aussi pour savoir de mieux en mieux parler, lire, écrire et réfléchir », a-t-elle affirmé devant un public aussi enthousiaste qu’attentif. 

 

Et puisque chaque enfant est un futur citoyen, le Salon du livre de Montréal 2015 n’a laissé personne de côté en soutenant « La lecture en cadeau ! », cause initiée en 1999 par la Fondation pour l’Alphabétisation qui favorise la réussite scolaire en offrant aux enfants des milieux sociaux défavorisés des livres neufs. Cette collecte se déroule tous les ans non seulement lors des salons littéraires du Québec, mais également, pendant les mois de novembre et décembre, dans plus de 250 librairies et bibliothèques locales, permettant ainsi aux enfants de découvrir des éditions récentes et d’apprécier la valeur de l’objet-livre. 

 

Développer son esprit critique face à l’actualité

 

Mais que faire de ce bagage culturel et intellectuel contenu dans les livres ? S’en servir pour décoder l’actualité, afin de ne laisser à personne le monopole de la réflexion. Lors de la présentation de l’ouvrage Les journalistes (Québec Amérique), l’un des auteurs, Alain Saulnier, a insisté sur deux critères fondamentaux de la profession : la culture générale et l’analyse. « Tout va très vite aujourd’hui, le rôle du journaliste se redéfinit. Il ne s’agit plus d’être le relais de la nouvelle. Le plus rapide, c’est Twitter, on ne peut pas gagner la course. La base du journalisme de qualité, ce sont les enquêtes », a-t-il expliqué.

 

Ne pas rester à la surface de l’événementiel, sonder en profondeur les enjeux de ce se trame autour de soi, tels sont les nouveaux défis. En les relevant, le journaliste accomplit pleinement son rôle de « témoin lucide », comme l’a souligné Robert Maltais, professeur de journalisme à l’Université de Montréal.