Du texte à la parole, le parcours du livre audio chez Benjamins Media

Antoine Oury - 19.05.2016

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Le festival du livre audio, organisé par l'association La Plume de Paon, a pris ses quartiers à Strasbourg : hier, le public a pu découvrir, grâce à la présentation de Rudy Martel, éditeur chez Benjamins Media, le circuit création du livre audio. Et même se prêter au jeu de la lecture à voix haute et de l'enregistrement...

 

Micro livre audio - Livre Paris 2016

Micros de studio (photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0) 

 

 

C'est dans un studio d'enregistrement de la « fabrique du numérique », le Shadok de Strasbourg, que quelques personnes ont pu se mettre à la place du comédien lecteur de livre audio. Un exercice assez délicat, mais qui, avec un peu d'entrain et d'attention, se révèle assez jouissif. Ces quelques minutes passées en studio se multiplient évidemment pour un véritable projet, comme l'a souligné Rudy Martel, éditeur de la maison Benjamins Media : « Nous mettons 6 mois pour faire un projet, si bien que nous avons vraiment le sentiment de faire du cousu main. »

 

La maison d'édition de Montpellier, spécialisée dans les livres CD « pour tous les enfants », car proposés en braille et gros caractères pour les parents ou les enfants empêchés de lire, fêtera l'année prochaine ses 30 ans d'existence. Autant dire que le catalogue est fourni, et la création, exigeante : tournée vers la jeunesse, la maison propose des collections en forme de tailles, S, M ou L, pour autant de tranches d'âges, de 1 an aux enfants du primaire. Et pour tous ceux qui veulent encore se faire conter des histoires, évidemment.

 

Le son n'est pas une décoration

 

« Le son peut être plus travaillé ici qu'ailleurs », estime d'emblée Rudy Martel, « car nous nous adressons aussi à des déficients visuels qui comptent beaucoup sur cet aspect ». Mises en musique et mises en son, les histoires seront accessibles à tous : « Le son permet de contextualiser l'histoire ou de faciliter l'approche d'aspects difficiles à comprendre pour l'enfant », explique l'éditeur. « Ainsi, le son va souvent devancer la narration : on entre dans l'histoire avec le son. À ce titre, nous parlons de paysage sonore plutôt que d'illustration sonore. »

 

Avec l'expérience, mais aussi pour correspondre aux attentes des parents, les voix féminines sont largement présentes dans le catalogue, surtout pour les ouvrages taille S. Pour Clic Clac, un titre destiné aux tout-petits, et d'autres livres CD, des enfants ont même été sollicités : « Certains éditeurs demandent à des adultes d'imiter des voix d'enfants — c'est typiquement ce que faisait Marlène Jobert —, d'autres ont recours au pitch [modification de la hauteur d'une note pour la rendre plus aiguë ou plus grave], nous préférons faire appel à des enfants. » Les enregistrements sont plus longs, mais l'effet bien plus efficace.

 

 

 

Pour Le monstre mangeur de prénoms, un titre taille M, les sons de borborygmes et les cuivres, associés au monstre, sont très présents. Ce best-seller de la maison s'est écoulé à près de 12.000 exemplaires, et reste très apprécié au sein des écoles. Le versant sonore permet aussi de dédramatiser les situations des contes, qui auraient tendance à effrayer... les parents ! « Pour T'es beau, t'es fort, t'es musclé, c'est un conteur vendéen que nous avons enregistré. Le conte original, breton, s'appelait La mère misère, et en raison des sujets qu'il évoque, dont la mort, nous l'avons présenté un peu différemment pour ne pas choquer les adultes. » Ce type d'ouvrages, pas vraiment consensuel, reste plus difficile à vendre, souligne l'éditeur.

 

L'enregistrement, le début d'un long processus

 

Au sein de Benjamins Media, c'est Rudy Martel qui déniche les textes, avant que le directeur artistique de la maison, Ludovic Rocca, et l'illustrateur.trice choisi.e ne s'emparent de l'oeuvre originale. « Aujourd'hui, nous essayons vraiment de les faire travailler en même temps, pour assurer la cohérence de l'ensemble et de nombreux liens entre les images et le son », explique Rudy Martel.

 

Des liens, qui, parfois, ne sont pas si évidents : pour Tout Rond, une prochaine parution de la maison, l'illustratrice Charlotte des Ligneris avait illustré le texte de Christos avec une ville toute grise. Pour évoquer l'effervescence de cette cité, Ludovic Rocca a choisi des bruits de rotatives, et non une simple illustration, avec voitures et klaxons...

 

 

 

Benjamins Media dispose de ses propres studios, mais aussi de sa banque sonore maison : des centaines de bruitages, accumulés en 30 années d'activités, qui permettent de conférer une identité unique à chaque production de la maison. Si bien que d'autres éditeurs font appel à leurs ressources. L'intérêt de posséder son propre studio se retrouve aussi dans la cohérence des projets : des éditeurs plus importants, comme L'école des loisirs ou Didier jeunesse ont choisi d'externaliser leurs enregistrements, sans que cela influence forcément la qualité.

 

Une fois l'enregistrement du livre lu et le travail avec le comédien réalisé, « je passe à peu près autant d'heures après que pendant », explique Olivier, ingénieur du son. « Je nettoie les bruits de feuilles et les voix, c'est-à-dire les respirations, les déglutitions, tous les bruits de bouche. Ensuite je panoramise en stéréo, pour donner une dynamique à l'ensemble et faire en sorte qu'une voix vienne de la gauche ou de la droite. Je retire les fréquences indésirables, et, enfin, je compresse le tout pour que chaque phrase soit intelligible, que le texte soit crié ou chuchoté, sans que l'on ne soit obligé de monter ou baisser le volume. »

 

Un travail de longue haleine, si laborieux que certains employés, dans les grands studios, travaillent la nuit à enlever tous ces bruits de bouche indésirables. « Cela ne se fait justement pas en musique, où les respirations font partie du rythme global. » Pour le livre audio ou les voix de radio ou documentaires, cette étape est quasi indispensable. « Jacques Weber, lui, ne veut pas que l'on retire ses respirations, car il juge qu'elles font partie de sa lecture », soulignera toutefois Cécile Palusinski, présidente de l'association La Plume de Paon.

 

Une fois la ou les voix, les musiques et les bruitages mis en forme par le directeur artistique vient le moment de l'écoute quasi finale, par Rudy Martel et Sophie Martel, la directrice de la maison : « C'est le moment de vérité, celui que Ludovic aime le moins. Mais nous sommes les premiers auditeurs, et à ce titre, nous devons juger la première maquette. » Et parfois la renvoyer à l'atelier, le prix du « cousu main » de qualité...