Expo le Roi des mouches : Belzébuth dans ma banlieue

- 16.05.2013

Culture, Arts et Lettres - Expositions - le roi des mouches - drogue - underground


Une œuvre difficile à classer entre noir poisseux et couleurs sous acides, fantasmes hallucinés et ultra réalisme sombre. Pour sa seconde édition consacré à la BD furieusement underground, Formula Bula consacre une exposition sur l'univers du Roi des mouches. Huit ans après la sortie du premier tome chez Albin Michel, Mezzo et Pirus proposaient une balade dans les méandres d'Eric, Sa Majesté du trip couche sur couche.

 

 

Crédit Jérome Panconi-Ville de Saint-Ouen

 

 

De quoi faire, puisque les trois tomes de cette BD multiplient les petites histoires dans le grand foutoir. Le squat cérébral qu'est l'existence de ce post-ado perdu entre addictions, projections de fantasmes et la normalité du quotidien qui ronge. Pour croiser paysages psychiques et anatomie de l'œuvre, l'exposition mélange chromatique et phases narratives.

 

Le sobre vestibule qui compile les différentes traductions, story-boards et encrages. Des crayonnés au trait microscopique de Pirus, le scénariste, à la seconde étape où Mezzo « comprend enfin quelque chose » pour poser les cadres de l'action. Ensuite l'encrage, mais pas toujours l'étape finale des deux artistes. « La post-prod' » grâce à Photoshop qui permet de jouer avec les détails : inclinaison de pelles, déplacement d'items à la souris.

 

La mouche, sympbole de décomposition

 

Qui n'a pas fait connaissance avec Éric est frappé par le volume de la narration. De larges pans au-dessus du noir épais des intérieurs et le rigide du carton-pâte des banlieues, « pour ces blanches je dessine tout à la règle », explique Mezzo. Rien qu'une touche supplémentaire pour confiner le lecteur dans l'oppression ordinaire. Des text offs bien mis à part pour ne pas se mêler au dessin, et qui font voir à certains visiteurs un lien avec Blake & Mortimer. L'analogie BD à la papa s'arrête ici. L'intention est toute littéraire, d'ailleurs Pirus parle de « nouvelles » pour évoquer ces chapitres narratifs. Beaucoup de texte, des thématiques sombres, le roman graphique n'est pas loin. Ils ne refusent pas l'appellation, quoique, ici, il s'agirait du mouvement inverse, celui du « roman vers la BD » selon Mezzo.

 

 

 

 (DR)

 

 

Le cinéma apporte aussi sa patte, très clairement. Après la jungle zébrée de noir et blanc, l'exploration débouche sur l'animation de planches taille géante XXL comme des panneaux publicitaires déglingués. Des pupilles, des mouches des fœtus, ces miasmes schizoïdes de l'antihéros. Mais toujours confrontés au réel. Ici les légendes véhiculées par Hollywood : les cylindrées américaines rutilantes, les quartiers de la middle class, les « supermarchés-cathédrales ». Les quelques planches colorées passent d'une impression de Crumb, un peu datée, aux déclinaisons vitaminées de Liechtenstein. Les Stones encore, qui rappliquent sous hallu que si on les adule. « Ce sont des petits dieux capricieux ».

 

 

 

 

 

« Expo tripale »

 

Ou plus moderne dans ce panthéon, un détournement des produits Apple, « iFuck », détournement d'une séance de levrette. Les objets jalonnent les pages avec conviction. Pirus et Mezzo assument le culte de l'objet, un placement produit graphique qui crée du sens quand « en France, la production d'un film va louer un hôtel à l'arrache, sans faire attention au papier peint ». L'occasion de jouer aussi avec les babioles du quotidien pas encore trempées de nostalgie. « Il faut créer une esthétique de l'objet », estime les deux hommes.

 

Le vide, la violence, la fascination et les mouches, toujours. Plus qu'une référence, une scène initiale qui puise dans Sa Majesté des mouches de Golding. Les deux textes relatent la vie dans sa bestialité quand les verrous du bien-séant sautent tour à tour. Les analogies sont parfois inconscientes. Pêle-mêle Donnie Darko, American Beauty, Easton Ellis aussi « que je n'avais pas lu avant l'écriture pourtant », confie Pirus. Les deux s'amusent que le public américain y voit quelque chose de très européen, selon leur éditeur US, alors que l'American nightmare pulse à nos yeux à chaque case. Reste que dans les excès de fluides du Roi Éric, « Plus du Bukowski que de Begbeider », « pas la même façon de boire », confirment-ils.

 

 (DR)

 

 

Du fœtus à l'obscurité cosmique, le prolongement mène au décor vermillon de Mars. La terre inconnue d'une époque, autre mythologie. On retiendra encore la dernière pièce qui restitue un jardin avec piscine. Contre un peu de patience, se laisse apercevoir le spectre d'un bambin se dandinant autour du bassin. Au fond un poney en plastique repose échoué comme le tableau final du tome 3. Le plus apaisé de l'exposition, comme après une tragédie.

 

Formula Bula 2ème édition : festival de BD et arts associés

du 23 au 26 mai (vernissage public le 22 à 18h)

Espace Pierre Cardin - 35, boulevard Victor Hugo, Saint-Ouen 93400

 

Le Roi des mouches chez Albin Michel.

 

Tome 1 Hallorave

Tome 2 L'origine du monde

Tome 3 Sourire suivant.