Exposition : René Goscinny, la bande dessinée et l'humour le remercient

Antoine Oury - 26.09.2017

Culture, Arts et Lettres - Expositions - René Goscinny - Goscinny exposition - Goscinny Mahj


La fin d'année 2017 permettra de remettre en avant l'œuvre de René Goscinny, scénariste, dessinateur et directeur du légendaire journal Pilote : le Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme ouvre une exposition, sous-titrée « Au-delà du rire », qui constitue une bonne entrée en matière dans l'univers de Goscinny.

 
Jean-Michel Charlier et René Goscinny dessinés par Gotlib pour Réunion de rédaction, 1967
(Paris, Institut René Goscinny - ActuaLitté, CC BY SA 2.0)
 
 

Son œuvre est traduite en plus de 150 langues, il fait partie des auteurs les plus lus au monde, mais son histoire n'est pas forcément connue : l'exposition du Mahj suit un tracé chronologique qui prend sa source dans l'histoire familiale de Goscinny. Ce dernier, né en 1926, profite d'une éducation à la croisée des cultures : sa mère Anna Bereśniak, ukrainienne, est issue d'une famille d'imprimeurs, tandis que son père Stanislas Goscinny, polonais ayant étudié en Russie, gagne bien sa vie comme ingénieur-chimiste.

 

Le jeune René et son frère Claude, né en 1920, sont élevés par « une famille éclairée, mais pas religieuse, même si elle est intéressée et soucieuse du sort des Juifs en Europe », souligne Anne-Hélène Hoog, commissaire de l'exposition. Aux cultures française, russe, yiddish et polonaise s'ajoute bientôt la langue espagnole, que Goscinny parle après un départ à Buenos Aires, où sa famille s'installe pour la durée. Il étudie à l'école du collège français de Buenos Aires, où il s'habitue aux bonnes notes, aimant naturellement écrire, et surtout dessiner...

 

« René Goscinny n'est alors pas seulement au contact des cultures françaises ou américaines, car les Argentins sont très attachés à leur propre culture », précise la commissaire de l'exposition. Si le jeune dessinateur reproduit des albums des Pieds Nickelés, il découvre également Patoruzú, de Dante Quinterno (1909-2003), d'où viendront les inspirations pour Oumpah-Pah et pour Obélix, des années plus tard.

 

En août 1940, tandis que son père rejoint le comité De Gaulle à Buenos Aires, René dessine pour parodier Hitler, se moquer et caricaturer les nazis comme d'autres personnages qu'il croise dans les journaux ou à la télévision. Le jeune homme a le regard tourné vers les États-Unis : il rêve de travailler pour le cinéma d'animation, chez Walt Disney.

 


 

 

En 1945, c'est le départ pour les États-Unis : après un service militaire qu'il préférera effectuer en France, Goscinny connaît plusieurs années de galère qui lui laisseront un souvenir amer. Il fait le tour des rédactions et des maisons d'édition avec ses dessins, rencontrant souvent l'échec. Il publie malgré tout quelques livres pour la jeunesse chez Kunen Publishers, dont certains exemplaires sont présentés à l'exposition. Il parvient tout de même à se créer un réseau, par l'intermédiaire d'Harvey Kurtzman, futur fondateur du magazine Mad, John Severin et Will Elder, « qui lui apprendront l'art du comics, quelque chose dont il se resservira ensuite ».

 

Après ces années difficiles, Goscinny s'installe à Paris, dans une France qui restait jusqu'à présent exotique pour lui : il démarche des maisons avec des planches de sa bande dessinée Dick Dicks sous le bras, mais les dessins sont bien moins remarqués que le scénario, déjà... Jean-Michel Charlier, qui travaille alors dans une agence publicitaire en Belgique, accepte de publier la série, mais souhaite surtout s'assurer les services de ce jeune scénariste.


René Goscinny, Dick Dicks, Paris, Institut René Goscinny


 

Entre 1951 et 1959, Goscinny multiplie les collaborations, avec des dizaines d'artistes, et signe des scénarii dans de nombreux styles, se taillant rapidement une solide réputation. Si son travail avec Uderzo ou Jijé est une sorte d'accomplissement pour lui, il abandonne au même moment le dessin, préférant se consacrer uniquement à l'écriture. Comme un prélude à Pilote, Goscinny devient rédacteur en chef du journal Tintin en 1957, ce qui lui permet d'étendre un peu plus son réseau et de renforcer ses liens, notamment avec Charlier et Uderzo, qui le soutiennent dans son combat pour les droits des auteurs et dessinateurs dans la presse.

 

1959 marque évidemment la création de Pilote, avec François Clauteaux, Raymond Joly, Jean Hébrard, Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo. Si le journal permet aux auteurs de s'affranchir du style Tintin — encore présent au départ — qui laissait peu de place à l'innovation, il aboutit d'abord sur une faillite. Repris par Dargaud l'année suivante pour 1 franc symbolique, Pilote devient un journal de référence pour la bande dessinée, aidé par des finances et un paiement rubis sur l'ongle qui attirent les auteurs. Suivent 10 années qui changeront la bande dessinée, et qui se termineront assez mal avec un « tribunal populaire » d'auteurs qui jugera sévèrement Goscinny en 1968, lui reprochant d'être soumis au capital.

René Goscinny, Astérix le Gaulois, 1959, Archives Anne Goscinny

 

Il se tournera sans regret vers le cinéma et l'animation, et l'exposition à la Cinémathèque française permettra de découvrir la suite de la carrière de Goscinny... Outre cette approche chronologique, l'exposition propose plusieurs tableaux sur les duos formés par Goscinny avec des dessinateurs : Uderzo (Astérix, notamment), Morris (Lucky Luke), Sempé (Le petit Nicolas) et Tabary (Iznogoud).

 

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Bien documentée et illustrée par de nombreuses planches, l'exposition a su tirer parti des petites salles et de l'espace parfois exigu du Mahj, avec de belles mises en scène comme l'ouverture et la fermeture de l'exposition. Toutefois, l'accroche « Au-delà du rire » semble de côté dans la majeure partie de l'exposition, pour ne surgir qu'à la fin, dans la dernière salle, où l'humour de Goscinny, ses spécificités, origines et mécanismes sont vraiment étudiés. Les amateurs de Goscinny auront le plaisir d'observer ses planches et scénarii, ainsi que les œuvres qu'il a cosignées, mais n'apprendront sans doute rien d'inédit. Ceux qui sont moins familiers de cette œuvre monumentale du 9e art, eux, y trouveront largement leur compte.