Fées, loups, ours... La Fabrique des contes, ces récits, royaumes de l'oralité

Nicolas Gary - 18.07.2019

Culture, Arts et Lettres - Expositions - fabrique contes - folkloristes conte éthnologie - fées contes récits


Quel point commun entre les aèdes grecs et les contes, avec ou sans fées ? Avant qu’un aveugle, selon la légende, nommé Homère, ne fixe les textes de l’Iliade et de l’Odyssée, les récits relevaient d’une tradition orale. Transmis à travers les générations, c’est toute la fabrication des contes que propose de découvrir le Musée d’ethnographie de Genève. Une exposition passionnante, dotée d’une scénographie des plus vivantes.

Cendrillon
Cendrillon
 

Si les frères Grimm ont réalisé un travail de collecte essentiel dans la préservation des textes et des histoires, les folkloristes considèrent que le conte relève d’une culture ancestrale plus large. Mais face à l’industrialisation et l’urbanisation des sociétés, ces récits ont perdu en puissance, en tant que tradition orale. 

Pour en remonter les fils, l’exposition a proposé des mises en scène comme des « théâtres de l’imaginaire », où chaque conte s’accomplit dans un espace dédié. Toute la première partie de l’exposition renoue donc avec les grandes histoires connues : Le petit chaperon rouge, Le fuseau, la navette et l’aiguille ou encore Cendrillon, Le Pain de Marie, L’ours amoureux et bien d’autres.

La lune et la louve, diaporama par Camille Garoche
La lune et la louve, diaporama par Camille Garoche

 
Autant de salles qui illustrent les contes, avec des objets tirés des collections du MEG : corbillard, fuseaux, piège à loups, baignoire… De plus, quatre illustrateurs européens — Lorenzo Mattoti (Italie), Camille Garoche (France), Carll Cneut (Belgique, Flandres) et Jean-Philippe Kalonji (Suisse) — livrent leur propre interprétation. De splendides saynètes en papier découpé et sculpté prolongent l’histoire, que l’on peut écouter au sein de ces pièces, avec l’audioguide ou les casques proposés. 

Mais l’exposition va plus loin, en retraçant tout le parcours de ces textes : on explore ainsi les utilisations, parodiques, politiques, sociétales, qui sont autant de témoignages sociologiques — et servent, de toute évidence, la recherche ethnographique européenne. On parle ainsi de la sorcière, réutilisée dans le mouvement féministe italien, de la psychanalyse avec les travaux de Bruno Bettelheim, ou encore de la réclame, associant des personnages parfaitement identifiés à du lait, du chocolat ou de la lessive si besoin.
 
« Ces récits habitent toujours notre imaginaire collectif et leur histoire nous permet de suivre elle de nos sociétés. Exploitant inlassablement cette matière vivante, les structures européennes lui donnent en permanence une forme nouvelle », indique le MEG. 

Le pantalon du diable, planches de Jean-Philippe Kalonji
Le pantalon du diable, planches de Jean-Philippe Kalonji

 
Il était une fois une exposition, qui parvient à lier le passé et le présent, jetant des ponts entre les récits mythologiques, religieux et les réalités tant historiques qu’anthropologiques. Et si « un bon conte ne ment jamais », c’est avant tout parce que tous nous parlent de cette humanité en devenir, des stades de développement de l’individu, de son rapport à la nature — peuplée de divinités ou de créatures effrayantes. 

Or, si à l’image de la fable, le conte peut muter, intégrer de nouvelles variantes, pour raccrocher des éléments propres aux peuples, il ne véhicule aucune morale en soi, pas plus qu’il n’a de vocation trop conscrite. Depuis que les folkloristes, au début du XIXe siècle, se sont mis en devoir de collecter et classer les branches et variations, on perçoit mieux l’enjeu social.
 
La classification ATU, pour Antti Aarne, Stith Thompson et Hans-Jörg Uther, s’est mise en place entre 1910, et 2004, pour aboutir à cet ordonnement des variantes. Un répertoire saisissant, auquel le linguiste Vladimir Propp ou l’ethnologue Claude Lévi-Strauss ont apporté leur propre contribution. 

Les frères Grimm chez la conteuse Madame Viehmann à Niederzwehren
Les frères Grimm chez la conteuse Madame Viehmann à Niederzwehren

 
Proximité de la Suisse avec l’Italie oblige, un focus est opéré sur les cantastorie de Sicile, qui ont commencé leur activité dès le XVIIe siècle. Entre chanson et récit, un panneau figuratif, le cartellone, appuie l’interprétation — il faut être convaincant, les cantastorie ne vivant que des offrandes de leur public. « À la fois chroniqueurs et faiseurs d’opinions, ils opèrent le lien entre culture populaire et culture savante, et illustrent l’hybridation des différents styles de narration. »

Bien entendu, les contes ont vécu par la voix, par les textes et progressivement par les images — celles d’Épinal, productrice de vignettes, sont particulièrement prisées au point d’en être entrées dans le langage courant. « Afin de plaire à leur clientèle, les imagiers d’Épinal copient et simplifient les illustrations d’anciennes éditions luxueuses, ou plagient directement leurs concurrents. » Le droit d’auteur est une notion encore floue…

Archives sonores de Constantin Brailou
Archives sonores de Constantin Brailou, cylindres de cire avec support d’enregistrement

 
Mais ce qui frappe l’esprit, c’est cet usage à des fins de propagande, et l’instrumentalisation idéologique dont les contes furent victimes. Le IIIe Reich avait déjà tiré profit des recueils des frères Grimm ou des légendes nordiques et de sagas médiévales. Hitler avait inscrit au programme scolaire les Contes de l’enfance et du foyer, tout en soutenant l’adaptation cinématographique de ces récits. En Italie, Pinocchio fut détourné pour tenter de lutter contre les communistes, en promouvant le régime fasciste. 
 
Plus proches de nous, les années 60 en Italie virent le retour de la sorcière, comme figure de l’indépendance de la femme : le conte devient militant pour obtenir une égalité dans les sociétés, tout en retournant l’image de la sorcière, cette fois résolument positive. 

La lune et la louve
conte La lune et la louve

 
Et puis, les jeux de société, évidemment, puisant allégrement dans une abondante matière pour produire des puzzles, des cubes pédagogiques, des carnets à dessiner ou des jeux de l’oie…


Musée d’ethnographie de Genève
Bd Carl-Vogt 65
1205 Genève - plus d’informations

L’exposition s’accompagne d’un ouvrage illustré par Lorenzo Mattotti, Camille Garoche, Carll Cneut, Kalonji, publié aux éditions La joie de lire (9782889084821 – 29,90 €)

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