Filippetti : "Pas de redressement productif sans redressement créatif"

Clément Solym - 16.11.2012

Culture, Arts et Lettres - Salons - Forum d'Avignon - Aurélie Filippetti - Commission européenne


« Madame la ministre, vous êtes ici chez vous. » On a connu plus réservé, comme accueil : le président de l'Association Forum d'Avignon, Nicolas Seydoux, pardonne sans mal son retard à Aurélie Filippetti, venue tout droit de Bordeaux. Sans mettre en doute sa sobriété, la ministre, en confiance, a adopté un mode offensif, contre Bruxelles et les opposants aux partenariats public-privé.

 

Le discours, programmé en un quart d'heure, se présentait pourtant sous les atours du consensuel : la culture comme lieu de rencontre, d'échange, inscrit dans la cité... « Je n'invente rien » reconnaît elle-même la ministre, dont le profil s'affiche aux quatre coins du conclave du Palais des Congrès. 40 minutes plus tard, le ton aura considérablement changé : « J'en ai assez de la culture perçue uniquement comme un secteur non marchand, qui ne vit que de subventions, une activité "fantasque"... »

 

 

 

 

L'intervention ressemblait à une sorte de bilan, qui préfigure une ligne de conduite pour les 4 années à venir, ou presque : « J'ai fait un choix, celui de conserver les moyens de faire vivre nos équipements » explique la ministre, rapport aux nombreux projets, « pas financés », de l'ère Sarkozy et enterrés dès sa prise de fonction, comme la Maison de l'Histoire de France ou Lascaux 4. Ce que souhaite Filippetti, donc, ce n'est pas « une logique de l'offre poussée à l'extrême », mais protéger le taux d'équipement très élevé de la France, 13 000 établissements dans l'Hexagone et hommage du rapport Gallois aux industries culturelles à l'appui.

 

Bruxelles en ligne de mire

 

Mais aussi éviter « le repli nationaliste que la crise suscite » en privilégiant une libre circulation... de la culture et des personnes, pour reprendre sa propre expression. Ou d'autres, tout aussi flamboyantes : « Pas de commerce sans culture, pas de culture sans commerce », « Pas de redressement productif sans redressement créatif. » Autant dire que la ministre de la Culture tacle sans complexe la Commission européenne, sa logique libérale et son intérêt premier, « la libre concurrence des prix ».

 

Face aux menaces de Bruxelles, la ministre souhaite « faire valoir notre espace », et peut-être étendre l'exception culturelle à l'espace européen (« dont le projet s'enlise »). Ainsi du système de financement de la production cinématographique, « cercle vertueux » qui associe les diffuseurs via le compte de soutien du CNC. La même pour le livre ? Pour Internet, en tout cas, avec le rappel d'une promesse du président lui-même, celle d'une loi créant un droit voisin et visant les agrégateurs de liens, Google en premier chef, invités à participer au financement d'une presse « qui ne représente plus que 0,5 % du PIB national ».

 

« L'État dépense 11 milliards € chaque année pour la culture. On dit souvent que les collectivités  assument les 2/3 des financements de la culture, mais ce serait oublier le coût de la formation ou les frais de déplacement des oeuvres » : avec ce constat, incontournable, que les caisses sont vides. L'Inspection des Affaires culturelles, et celle des Finances, sont d'ores et déjà sur le pied de guerre pour fournir une « expertise plus fine » du poids des secteurs culturels en France, manne pour l'économie.

 

La défense des dépenses

 

Dans un langage fleuri qui ferait pâlir d'envie Keynes, Filippetti détaille les emplois, investissements, attractivité et autres échanges extérieurs générés par la culture, autant d'« externalités positives » à... cultiver, pour un secteur qui rapporte plus que l'agriculture. Et un nouveau coup de sang : « Un étudiant de l'Enseignement supérieur dans le domaine de la culture qui voit son budget être moitié moindre que celui d'un étudiant dans une autre filière, ce n'est pas normal. »

 

Face à ce besoin de liquidités, la ministre propose une « collaboration originale entre l'État et les acteurs privés, qui permet un système harmonieux », citant l'exemple de l'architecture (14 % du PIB culturel à elle seule). Mais le mécénat, ou les partenariats public-privé, « n'est pas un palliatif à un État défaillant » promet la ministre, en même temps qu'une charte éthique du mécénat, établie par le ministère et les acteurs concernés.

 

La ministre l'annonce sans ambages : elle veut « tordre le cou à un certain nombre de caricatures ou d'arguments qui nous sont opposés lorsque l'on parle de ces dispositifs fiscaux » et à la vision « totalement erronée du marchand d'un côté et du non-rentable de l'autre ». Pour ce faire, plusieurs instruments, de la fraîche Banque Publique d'Investissement (avec OSEO) aux Investissements d'Avenir pour la BnF, en passant par les fonds de capital-risque pour les PME qui représentent les 95 % des industries culturelles.

 

  

 

Patrimoine et création seront donc les deux rouages de la machine anti-crise : « On va tâtonner, faire des expérimentations, toutes ne seront pas couronnées de succès » prévient Aurélie Filippetti en tirant les conclusions de l'opération « Mon journal offert », visiblement un exemple d'échec. La numérisation des oeuvres indisponibles se veut l'inverse : le « socle d'une offre numérique légale, qui n'a pas réussi à émerger ». Les manuels numériques, l'égalité d'accès à la culture, le soutien des filières de formation sont autant de pistes évoquées par la résidente de la rue de Valois.

 

Sur un point de vue législatif, Aurélie Filippetti annonce la rénovation du droit patrimonial pour 2013, ainsi qu'un projet de loi sur l'orientation de la création, parce que « le fait même d'avoir un débat au parlement est un outil politique indispensable ». Revenant une dernière fois sur « le combat qui se mène désormais à Bruxelles », la ministre promet une farouche défense de la TVA réduite sur le livre numérique et son prix unique.

 

Au point que les exceptions deviennent sa règle.