Heart of Darkness, le plus audacieux projet d'Orson Welles

Louis Mallié - 25.08.2014

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - Heart of Darkness - Citizen Kane - Orson Welles


Appelé à Hollywood par le nouveau président de la RKO en 1939, Orson Welles avait débarqué avec l'ambition de conquérir le monde cinéma, comme il l'avait déjà fait pour celui de la scène et de la radio. Si on ne présente plus son premier film, on sera néanmoins peut-être surpris de découvrir que Citizen Kane était un plan B. En effet, bien avant d'écrire le film inspiré de la vie de William Randolph Hearst, Orson Welles avait proposé au producteur un script long de 174 pages adapté du célèbre roman de Joseph Conrad, Heart of Darkness, publié en 1899. Grandiose à l'excès et trop audacieux, le projet avait été abandonné.

 

 

Orson Welles en la grabación de Campanadas a medianoche (España, 1964)

Recuerdos de Pandora , CC BY-SA 2.0

 

 

Au cœur des ténèbres, pour la traduction de André Ruyters, raconte l'histoire de la remontée d'un fleuve en pleine Afrique noire par Charles Marlow, alors jeune officier de la marine marchande. La lecture de l'adaptation de Welles avait probablement quelque quelque chose de séduisant pour les producteurs, à ceci près qu'il entendait trop bouleverser les codes du scénario traditionnel.  Entre autres, le film était censé être tourné en caméra subjective, plaçant le spectateur à la place même du narrateur, et retranscrivant ainsi l'effet recherché dans le roman écrit à la première personne.

 

C'est d'ailleurs le procédé que devait expérimenter Robert Montgomery quelques années plus tard dans son adaptation du roman Lady in the Lake (La Dame du lac) - mais qui pour l'heure déplut à la RKO. Par ailleurs, la frilosité d'Hollywood à l'égard des films ayant une portée politique n'est pas étrangère au rejet du scénario. Achevé en 1939, celui-ci constituait une prise de position claire contre la montée du fascisme en Europe. « On sent que si ce film avait été fait, le visage d'Hollywood en aurait été changé », avait déclaré l'artiste britannique Fiona Banner, dans un entretien accordé au Daily Telegraph en 2012. Elle était alors l'auteure de la mise scène de la première mouture du script, avec au premier rôle l'acteur Brian Cox.

 

« Lorsqu'il a commencé à écrire le scénario, le fascisme en Europe ne signifiait pas grand-chose à Hollywood - ce qui n'était plus le cas au moment de son achèvement en 1939. Le sujet était alors devenu brûlant. C'est probablement l'une des raisons premières pour laquelle le projet n'a pas abouti. À mesure que j'avançais dans la lecture, je compris combien la situation décrite était proche de ce qui se passait en Europe, et ce, pas uniquement par le fait que tous les hommes que rencontre Marlow portent des noms allemands. C'est clairement un élément central du scénario. »

 

Quand bien même Citizen Kane rencontra le succès qu'on sait, la fin du projet attrista sûrement Orson Welles, littéralement fasciné par le roman de Conrad. En 1938, il avait d'ailleurs adapté le roman pour son émission de radio, ainsi que pour le Mercury Theatre of the Air - les représentations ne rencontrant qu'un succès mitigé.

 

« Je crois qu'il avait été en partie attiré par la lente et diaboliquement corrosive destruction intérieure qu'accomplit le continent noir sur ses conquérants et ceux qui tentent de l'exploiter », expliquait son associé et producteur John Houseman . « Mais surtout, et c'est ce dont nous avions parlé, il était attiré par le concept - pas complètement inédit -  de Caméra Œil. »

 

Dans un entretien avec Barbara Leaming, Welles était plus tard revenu sur la raison pour laquelle il avait abandonné l'adaptation : « Je voulais faire à ma manière. Ils ne pouvaient pas comprendre cela. Il n'y a pas eu de querelle. C'était juste deux points de vue différents, complètement opposés les uns aux autres. Le mien était vu comme de l'ignorance, et je voyais leur position comme de l'opiniâtreté bornée. » Mais à tout cela il faudra ajouter la grandiloquence et la personnalité forte de l'artiste, qui rappelons-le une dernière fois, n'en était qu'à son premier long-métrage....