Ils ont préféré le français à leur langue maternelle, les auteurs témoignent

Clémence Chouvelon - 21.03.2015

Culture, Arts et Lettres - Salons - Linda Lê - Atiq Rahimi - Nancy Huston


Linda Lê (Œuvres Vives, Les Évangiles du crime), Nancy Huston (Bad Girl) et Atiq Rahimi (Syngué sabour. Pierre de patience) réunis pour une table ronde à l'occasion du Salon du livre de Paris, ont tous les trois choisi d'écrire en français plutôt que dans leur langue maternelle. A travers leur témoignage résonne les questions d'identité, de bilinguisme et de l'enfance, qui conditionnent le rapport à la langue.

 

 

Salon du Livre de Paris 2015

 Atiq Rahimi, Linda Lê et Nancy Huston - Salon du livre de Paris (ActuaLitté CC BY-SA 2.0)

 

Nancy Huston est canadienne, Atiq Rahimi afghan, et Linda Lê vietnamienne. Leurs arrivées en France ont marqué le début de leurs carrières d'écrivains. Nancy Huston est venue pour ses études, et est restée pour l'écriture : « Il était plus facile pour moi d'écrire en français qu'en anglais car je n'avais pas vécu mon enfance en français » Le français devient un « masque de neutralité », une protection pour l'auteure, qui confie qu'à l'écriture de Bad Girl, elle avait choisi d'alterner le français, pour les passages théoriques, et l'anglais pour les passages plus intimes. Mais en cours d'écriture, elle écrivit machinalement en français un passage personnel « J'étais abasourdie » explique-t-elle « le français a pris le dessus. [...] Il me protège des émotions trop violentes. »

 

Quant à Linda Lê, elle a rapidement abandonné sa langue natale pour écrire en français, après avoir découvert très jeune la littérature française, alors qu'elle étudiait au lycée français de Saigon. « je me suis mise à écrire avec l'idée que l'écriture était d'écrire en français, je ne m'imaginais pas le faire dans une autre langue. »

 

Atiq Rahimi a lui aussi appris le français grâce à la littérature française, une langue très différente de la sienne : « Le persan et notre littérature sont très poétiques, la poésie l'emporte sur l'aspect romanesque. A chaque fois que j'écrivais une histoire, tout de suite ça se transformait en poème […] J'avais du mal à m'exprimer en français mais également dans ma langue maternelle, à aller à l'essentiel. C'est impossible dans notre langue, car dans notre société il y a une sorte d'autocensure, d'où le recours à la poésie et aux métaphores, au symbolisme. Le français m'a aidé à prendre mes distances avec ça. »

 

Pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience, il explique que l'écrire en persan aurait donné une œuvre complètement différente. Les deux personnages, un homme et une femme, ne sont pas nommés, et en persan, il n'y a pas de genres. La troisième personne n'aurait pas permis de les différencier.

 

Partagés entre deux langues et cultures, un exil 

 

Quatorze ans après son arrivée à Paris, Nancy Huston a pourtant repris l'usage de sa langue maternelle, l'anglais, après avoir développé une maladie neurologique : « mon corps m'a dit ‘tu as gelé tes racines.' […] le bilinguisme, l'exil, l'expatriation, sont des leçons d'humanité, ils nous apprennent que tout le monde est multiple. »

 

Même loin de leur pays, leurs origines restent le fil rouge de leurs écrits. Atiq Rahimi cite Ovide pour exprimer son ressenti « 'L'exil c'est laisser son corps derrière soi', on laisse derrière soi beaucoup de choses : rêves, ambition, cauchemars, tout. Une partie de notre corps est laissée là-bas, on essaie de rattraper ce qu'on a laissé chez soi. On écrit pour trouver une place dans la société dans laquelle on vit, pour voir et raconter le monde à travers cette nouvelle langue. » Linda Lê poursuit « On devient un oiseau migrateur qui a trouvé un port d'attache, le français. Même si on a des relations ambivalentes avec son pays d'origine ou son pays d'accueil, c'est toujours la langue le point d'ancrage »