Israël demande à Françoise Nyssen d'interdire une pièce de théâtre sur Mohamed Merah

Laurène Bertelle - 20.07.2017

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Mohamed Kacimi pièce - Mohamed Merah théâtre - culture terrorisme


Écrire une pièce de théâtre sur les dernières heures d’un terroriste, se plonger dans ses dernières paroles, pensées, émotions, et peut-être y déceler une humanité... voici le pari très risqué que Mohamed Kacimi a décidé de relever en écrivant Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, citant Mohamed Merah. Et qui dit risque, dit controverse : la ministre de la Culture israélienne elle-même a demandé l’interdiction de la pièce, qui selon elle fait l’apologie du terrorisme. 


Yohan Manca, metteur en scène de la pièce et rôle principal



Le Festival Off d’Avignon a lieu actuellement, du 7 au 30 juillet, et dans la programmation, on trouve une pièce de théâtre intitulée Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, écrite par Mohamed Kacimi. Elle s’inspire des derniers échanges entre Mohamed Merah et les policiers venus l’arrêter à son domicile.

 

Mohamed Merah était un terroriste, coupable du meurtre de sept personnes, parmi lesquelles un enseignant et trois enfants d’une école juive. Le 22 mars 2012, le RAID assiège son appartement, et un négociateur échange avec le meurtrier pour le convaincre de se rendre. Il est finalement tué après 32h de siège. Quelques mois après, le journal Libération publie les échanges entre le terroriste et le négociateur. Ce sont ces textes que Mohamed Kacimi a décidé de reprendre pour écrire sa pièce.

 

Pour Yohan Manca, metteur en scène et comédien, incarnant Mohamed Merah dans la pièce, celle-ci correspond à un « théâtre documentaire » : « Mohamed Merah avant d’être un monstre était un être humain, un jeune homme de 20 ans qui regardait les Simpsons et mangeait des pizzas. Si c’est un homme, que raconte-t-il de notre humanité ? » peut-on lire sur le site de La Manufacture, où la pièce a été représentée le 11 juillet dernier.

 

« Porter à la scène un assassin, un terroriste, lui redonner la parole est quelque chose de délicat. Je veux insister sur cette conversation hors du temps dans cet espace exigu, sur ces mots échangés à travers la porte d’une salle de bain… » ajoute le comédien.

 

Accusé d'apologie du terrorisme et d'antisémitisme

 

Pourtant, certaines personnes accusent au contraire Mohamed Kacimi d’essayer de défendre Mohamed Merah, d’en faire un héros, et de se rendre ainsi coupable d’antisémitisme et d’apologie du terrorisme.

 

En effet, la pièce a suscité de nombreuses controverses : une plainte a été déposée contre son auteur par les avocats de proches des victimes de Merah, selon l’AFP. Puis, une pétition a été lancée, à l’attention de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, pour faire interdire la pièce, regroupant plus de 4000 signatures.

 

Mais la situation s’est d’autant plus envenimée lorsque, le 18 juillet dernier, c’est Miri Regev, ministre de la Culture d’Israël et membre de parti de droite Likoud, qui a écrit une lettre à Françoise Nyssen pour lui faire la même demande.


« Cette pièce doit être interdite et ne devrait être montrée sur aucune scène », écrit-elle dans la lettre, dont l’AFP s’est procuré une copie. « Il est grand temps que nous, les ministres d'Etats démocratiques, joignions nos forces afin d'arrêter cela, plutôt que de soutenir le terrorisme et des formes terroristes de propagande, déguisés en exercices de liberté d'expression. »
 

 

 

Mohamed Kacimi, quant à lui, se dit « surpris par le déferlement de propos injurieux, haineux, menaçants repris et partagés sur les réseaux sociaux ». Quelques jours avant l’écriture de cette lettre, l’auteur défendait déjà sa pièce et contrait les arguments de ses détracteurs sur son compte Facebook.

 

« Le propos de la pièce sur Merah ne consiste pas en faire un héros, mais à dénoncer la misère sociale et culturelle dans laquelle est plongée une grande partie de la jeunesse française aujourd’hui, et qui, ajoutée à la cécité des services de la police, transforme un gamin paumé en machine à tuer. En faire simplement un monstre, ne suffira jamais à recoudre la plaie, à ressusciter les morts et encore moins à faire tourner la page de ce crime. »
 

Ce n’est pas en interdisant une pièce de théâtre qu’on mettra fin au terrorisme et à la violence qui l’engendre.

 

Dans le même statut Facebook, il démontre que ses pièces ont toujours eu pour but, non pas de défendre les attaques terroristes et les conflits religieux, mais bien de les dénoncer.

 

« Toutes mes œuvres, souvent inspirées du judaïsme, Babel [Taxi], [La confession d'] Abraham, [A] la table de l’éternité, inspirée du livre de Job, dénoncent les religions meurtrières. »

 

L’auteur se justifie également en citant Primo Levi, qui, dans Si c’est un homme, réfléchissait sur l’humanité et la proximité entre lui et les SS du régime nazi. Mohamed Kacimi fait par ailleurs référence à l’histoire et à la vocation du théâtre, notamment son rôle de catharsis : « Le théâtre a été inventé par les Grecs pour conjurer les peurs de la Cité. J’écris toujours là où ça fait mal. »

 

Et d'ajouter: « Ce n’est pas en interdisant une pièce de théâtre qu’on mettra fin au terrorisme et à la violence qui l’engendre, tout comme on ne soigne pas un cancer en fermant les yeux sur le mal. »

L'Observatoire de liberté de création de la Ligue des droits de l'homme s'est quant à lui placé du côté des auteurs et artistes : « Ainsi donc, certains pensent encore, en juillet 2017, qu’il y aurait des sujets tabous, et que les pièces de théâtre ne devraient pas s’intéresser aux événements de notre époque, les pires soient-ils », s'est-il étonné dans un communiqué.

L'Observatoire dénonce avant tout un jugement aveugle de la part de personnes qui n'ont pas vu la pièce de Mohamed Kacimi, portant ainsi des « jugements par définition erronés, et fallacieux » : « L’interprétation d’une œuvre est un exercice démocratique qui peut et doit susciter le débat. Pour cela, encore faut-il pouvoir et vouloir être le spectateur de l’œuvre et accepter ensuite d’en discuter. »