Italie rêvée, Italie parlée : Livres & Musiques franchit les Alpes

Joséphine Leroy - 19.04.2016

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L'Italie était à l'honneur pour cette 13e édition du festival Livres & Musiques. L'occasion pour des Italiens ou des auteurs et artistes liés à l'Italie de croiser leurs regards sur la péninsule. Pour les uns lieu de leur plus tendre enfance, pour les autres objet d'admiration, le portrait qui en résulte nous laisse contempler une Italie enchanteresse mais aussi, par moments, désenchantée.

 

Deauville

(ActuaLitté / CC BY-SA 2.0)

 

 

Une Italie clivée mais une langue unificatrice

 

À la Villa Le Cercle, trois romanciers italiens sont venus parler de leur pays : Giorgio Fontana, Alessandro Mari et Filippo d'Angelo. Ils l'ont abordé sous deux axes principaux : d'abord, l'histoire et les traumatismes d'un pays qui ne s'est réellement unifié que récemment, puis le rôle de la langue dans cette unification tardive. 

 

Les trois romans s'intéressent à des périodes historiques différentes. Alessandro Mari nous emmène vers l'Italie du XIXe siècle. Dans son roman, Les Folles Espérances (traduit par Anna Colao chez Albin Michel), il s'attache aux années 1830. Il fait apparaître Garibaldi, « l’homme de deux mondes », partagé entre son Italie d’origine, à la fois étouffante et attachante, et le Brésil, pays de tous les possibles, mais auquel il n’appartient pas.

 

Avec Mort d'un homme heureux — traduit par François Bouchard au Seuil —, Giorgio Fontana nous fait pour sa part revivre les années de plomb, rappelant qu'après 15 années de terrorisme, l'Italie n'en est jamais totalement sortie. « Le sujet continuait à frapper à ma porte. J’ai décidé d’ouvrir », raconte l'écrivain.

 

Dans son livre, le personnage principal, le magistrat Giacomo Colnaghi, « se pose beaucoup de questions sur l’état du “terrorisme noir” », un terrorisme qui impliquait l’État. « C’est une vision de la justice qui pense reconstruire le tissu de la société et pas seulement à juger et à punir. […] C’est une justice juste à mon avis. »  

 

De son côté, Filippo d'Angelo offre un roman de formation, contemporain, pur produit de l'ère berlusconienne. La fin d'un autre monde a été traduit par Christophe Mileschi aux éditions noir sur blanc. Son personnage principal, Ludivico, est doctorant en littérature française. Il découvre un jour qu'une fin différente de L'Autre Monde, de Cyrano de Bergerac, existe probablement. Si cette quête se conclut par un succès, la vie de cet enfant de la fin du XXe siècle changera radicalement. 

 

Mais ce à quoi les auteurs se sont aussi attachés, c'est la réflexion sur le langage et la langue. Avec un sens de l'ironie et du grotesque, Filippo d'Angelo parcourt la ville de Gênes : « Gênes est ville à la fois séduisante et inaccessible. Elle donne l’impression d’avoir des codes, des classes sociales très ancrées. » Pour Giorgio Fontana, il s'agissait de « construire une langue hybride », même si « les dialogues auraient dû être écrits en dialecte ». « J'ai pollué l'italien avec le dialecte milanais », décrit-il. Selon lui, la langue italienne ne s'est complètement unifiée qu'à partir des années 1970. 

 

Maryline Desbiolles et Philippe Fusaro : une Italie de rêve en héritage

 

Festival-Livres-Musiques

Philippe Fusaro, Maryline Desbiolles, Karine Papillaud (ActuaLitté / CC BY-SA 2.0)

 

 

Pour Philippe Fusaro, auteur d'Aimer fatigue (L'Olivier), être italien, c'est un héritage concret et une culture qu'il a connu très jeune  : « Mon père était italien et ma mère, française. Il vient d'une famille qui a immigré à la fin des années 1950 dans la Lorraine minière. » L'auteur évoque la difficulté, pour cette génération de l'immigration, à vivre dans un pays qui n'est pas le leur : « Du côté de mon père, j’avais une famille complètement nostalgique de cette Italie qu’ils avaient quittée. […] Quand je suis retourné dans les Pouilles, le talon de la Botte, j’ai trouvé qu’elle avait beaucoup changé. Elle est beaucoup plus prospère, ce n’est pas du tout l’Italie qu’eux avaient quittée. Mais pour la première fois, j’ai véritablement mesuré ce qu’avait été ce déchirement d’avoir quitté ce coin que moi je trouvais sublime et de se retrouver dans une zone très grise […]. »

 

L'auteur lui-même a été contaminé par cette nostalgie ambiante : « J’ai grandi avec ce père qui ne voulait pas qu’on parle italien parce qu’il voulait qu’on soit plus français que les Français. Lui-même faisait des efforts pour ne pas trop rouler les “r”. […] C’est lui qui, finalement, a construit ce territoire de rêve dans lequel je me promène de livre en livre. »  

 

Le rapport aux origines est beaucoup plus abstrait et énigmatique chez Maryline Desbiolles, qui a signé Le Beau Temps au Seuil. L'auteure a partagé son rêve, assez révélateur, sur la relation qu'elle entretient avec ce pays dont elle est originaire plus lointainement. Elle se voit comme une « Italienne ratée » : « J’ai pensé cette nuit à quelque chose. J’ai eu une sorte d’illumination. J’habite Nice, une ville très liée à l’Italie comme chacun sait et j’ai repensé à ce que ces langues de vipère du Goncourt disaient de Nice, à savoir que c’était une Italie manquée […] », s'amuse-t-elle. 

 

« Ce que j’ai essayé de faire dans l’écriture, c’est de retourner des choses méprisantes, des qualificatifs de mépris. Quand j’étais petite, on me disait que j’étais un garçon manqué. […] Je me suis dit qu’il y avait une relation et que j’étais peut-être une Italienne manquée. Cela veut aussi dire que je ne suis pas vouée à être une Italienne ou une Française. Souvent, je me verrais bien dans la catégorie des étrangers. […] Est-ce que je suis Italienne manquée ? Devant vous, j’avance cette hypothèse. » 

 

Et l'Italie, c'est aussi ce cinéma onirique, à mi-chemin entre une réalité de misère et un rêve débridé, sans limite. Les deux auteurs se retrouvent dans ce cinéma où « les fondus s'enchaînent », comme le formule Philippe Fusaro, se référant ensuite à l'univers de Fellini. Maryline Desbiolles a consacré son ouvrage à Maurice Joubert, un musicien de cinéma, « l'inventeur de la musique de cinéma », d'après elle. Dans un puissant éloge de l'oeuvre de Joubert, l'auteure ne réussit pas à cacher une admiration proche de l'amour : « Ce livre, c'est l'histoire d'une rencontre avec quelqu'un qui est mort, que je ne connais pas mais avec qui je partage le “beau temps”. Je partage un rapport météorologique avec lui. » 

 

C'est peut-être pour ça que la romancière n'est pas tout à fait une « Italienne manquée ». De l'autre côté des Alpes, on parle, on crie, on joue l'amour : « Il y a une théâtralisation du sentiment amoureux qui nous pousse, nous, à prendre une sorte de distance », analyse Phlippe Fusaro. Pour preuve, il raconte une anecdote : « J’ai vécu 6 mois à Rome, j’étais marié à l’époque et une des toutes premières questions que les Italiens m’ont posée c’est : “Pourquoi t’es pas avec ta femme ?” Jamais en France on ne va vous demander directement, comme ça : “Est-ce que t’as déjà trompé ta femme ?” Il y a un besoin de s’exprimer sur les choses de l’amour. » 

 

Quelle meilleure définition de ce pays ? Bellisimo ! 


Pour approfondir

Editeur : Seuil
Genre : litterature...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782021241525

Le beau temps

de Maryline Desbiolles (Auteur)

Maurice Jaubert, né à Nice en 1900, compositeur connu avant tout pour ses musiques de films, est mort en juin 1940 sur le front. Dans ce roman biographique qui se transforme presque en une lettre d'amour, Maryline Desbiolles, devenue Niçoise elle aussi, retrace la vie de cet être généreux et créatif, mort en héros et qui aura fréquenté les formes nouvelles de l'art, en musique (il côtoie Honegger et Messiaen) et au cinéma (il travaille avec René Clair, Marcel Carné, Jean Renoir dont il connaît bien la famille, et surtout

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