"Je n'ai jamais cessé de brocarder les institutions" (Tardi)

Clément Solym - 02.01.2013

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - Jacques Tardi - Casterman - Légion d'Honneur


Au même titre que les cartes de voeux, les promotions et nominations de l'ordre national de la Légion d'honneur pour le début de l'année sont une tradition. Dont certains se passeraient bien, surtout lorsque cette remise paraît quelque peu forcée : l'auteur et dessinateur Jacques Tardi a ainsi découvert avec surprise son nom dans la liste. Pour lui, pas d'hésitation : la médaille ne sera jamais épinglée sur son veston, nous explique-t-il dans un entretien exclusif.

 

 

Médaille de chevalier de la Légion d'honneur

Sunfox, CC BY-SA 2.0

 

 

Le décret d'application publié ce premier jour de l'année dans le Journal Officiel fait foi : chaque ministère fait part de sa liste de nommés au titre d'officier ou de chevalier de la Légion d'Honneur. Et celui de la Culture et de la Communication propose, ou plutôt dispose, en réservant une ligne à un nom bien connu des amateurs de bande dessinée :

M. Tardi (Jacques), auteur et dessinateur de bandes dessinées ; 43 ans de services.

On pourra sourire devant le « 43 ans de services » qui suit le nom de l'auteur du récent Moi, René Tardi, prisonnier au Stalag II B, consacré à l'expérience de son père comme prisonnier de guerre. Mais le non-réceptionnaire de la récompense, lui, n'a pas vraiment sauté de joie en apprenant la nouvelle, « par un ami, en croyant que c'était une blague » explique-t-il à ActuaLitté.

 

Dans un communiqué, diffusé par son éditeur, le dessinateur n'y allait déjà pas de main-morte : 

J'ai appris avec stupéfaction par les médias, au soir du 1er janvier 2013, que l'on venait de m'attribuer d'autorité et sans m'en avoir informé au préalable, la Légion d'Honneur! 

Etant farouchement attaché à ma liberté de pensée et de création, je ne veux rien recevoir, ni du pouvoir actuel, ni d'aucun autre pouvoir politique quel qu'il soit. 

C'est donc avec la plus grande fermeté que je refuse cette médaille.

 

« Je suis d'accord pour une reconnaissance par le public, mais ici, on a l'impression qu'ils ne m'ont jamais lu en me remettant cette récompense alors que je n'ai jamais cessé de brocarder les institutions », ajoute encore Tardi. Ce n'est pas tant la récompense qui agace le dessinateur (il en a reçu des dizaines, notamment à Angoulême ou aux Eisner Awards), mais le fait que cette Légion d'Honneur lui soit remise d'autorité, sans consultation préalable.

 

Ce qui fait pourtant partie d'une procédure normale, nous confirme-t-on au ministère. « C'est quelqu'un qui propose le nom du nommé, sans que celui-ci ne soit forcément au courant. Pour refuser la récompense, il suffit de nous adresser un courrier ou un mail. » Ce que le dessinateur se refuse de faire, étant donné que les services de l'État n'ont pas jugé bon de l'informer d'une récompense dont il ne veut pas entendre parler.

 

« Je ne veux pas plus être récompensé par la gauche que par la droite. Je ne suis pas fonctionnaire, laissez-moi m'exprimer librement, comme je l'entends. Ces gens, qui ont été prisonniers de guerre, n'ont jamais eu de médailles » ajoute encore Jacques Tardi. Chez eux, c'est une sorte de tradition, là aussi : son père, détenteur de la Croix de guerre, en avait fait un porte-clef...

 

« Je ne suis pas intéressé, je ne demande rien et je n'ai jamais rien demandé. On n'est pas forcément content d'être reconnu par des gens qu'on n'estime pas », ajoute-t-il auprès de l'AFP. Et de souligner : « Je n'ai cessé de brocarder les institutions. Le jour où l'on reconnaîtra les prisonniers de guerre, les fusillés pour l'exemple, ce sera peut-être autre chose. » 

 

Tardi s'inscrit dans la lignée de personnalités comme Georges Brassens et Léo Ferré qui avait refusé la récompense, ou plus récemment, la chercheuse Annie Thébaud-Mony.

 

A ce titre, Philippe Druillet, interrogé par le Figaro, est formel. Il avait entendu l'information à la radio, et n'en revenait pas : « J'ai cru que c'était une erreur. Et je me suis dit: mon petit Jacques, si tu l'acceptes, toi qui as bossé sur la Commune et la Guerre de 14, tu es un traître à ton œuvre. Je te casse la gueule et je fous tes bouquins sur le trottoir sans même passer par un brocanteur. On se connaît depuis 45 ans. Le pauvre chéri, s'il avait accepté, je l'aurais tué sur place, mais il a réagi comme il le fallait. Dont acte. »

 

Nullement une insulte, considère-t-il : ce n'est « pas sa place. Cela ne correspond pas à ce qu'il a dit, dessiné et exprimé toute sa vie ». 

 




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