Jeanne Moreau voulait adapter Solstice de Joyce Carol Oates

Antoine Oury - 02.08.2017

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Jeanne Moreau disparue, ce sont de nombreux films et livres qui reviennent en mémoire. L'actrice, grande lectrice, aimait tourner dans des adaptations, voire les filmer elle-même. Ce fut presque le cas avec Solstice, de Joyce Carole Oates, dans les années 1990. Pour préparer ce projet qui ne vit pas le jour, l'auteure américaine rencontra à plusieurs reprises Jeanne Moreau — et en garde un très bon souvenir.

 

Une photo très vintage tirée des archives de Joyce Carol Oates, et partagée sur Twitter
À gauche, Joyce Carol Oates, à droite, Jeanne Moreau
 
 

Jeanne Moreau n'aura que peu réalisé au cours de sa carrière : elle signe en 1976 Lumière, puis, trois ans plus tard, L'Adolescente, d'après le livre de Henriette Jelinek dont elle cosigne l'adaptation avec l'auteure. Puis, plus rien. Mais l'actrice n'avait pas pour autant abandonné sa carrière de réalisatrice, et envisageait de temps à autre une nouvelle adaptation.

 

Dans les années 1990, la voilà qui se pique de porter à l'écran le roman Solstice, signé par l'Américaine Joyce Carol Oates. Légende du cinéma français depuis quelques décennies déjà, Jeanne Moreau n'a aucun mal à convaincre des producteurs de l'accompagner dans cette aventure : la société de production Merchant-Ivory la suit dans son projet d'adaptation, et organise bientôt une rencontre avec Oates.

 

En France, l'ouvrage a été publié en 1991 chez Stock, dans une traduction d'Annie Rabinovitch. L'éditeur en fait le résumé suivant :

 

Deux femmes se rencontrent lors d'une soirée en Pennsylvanie. Tout les oppose. Monica est blonde, sage, fragile, divorcée, professeur dans un collège privé. Sheila, veuve d'un sculpteur célèbre, est brune, riche, bohème, sauvage et suicidaire, elle s'adonne à la peinture et demeure écorchée vive, meurtrie par l'abus de l'alcool et des amphétamines. « Un oiseau de proie », pense d'elle Monica. L'histoire d'une amitié ? Non, d'une passion amoureuse, le temps du moins qui s'écoule entre deux solstices et qui va voir leur « liaison » naître, s'épanouir et se fracasser. Par la faute de qui ? Est-ce Monica l'ange et Sheila le démon, ou le contraire ? Joyce Carol Oates qui, depuis des années, vit, écrit et enseigne à l'université de Princeton, se garde de trancher. Rien ne l'intéresse davantage que la complexité des êtres et l'ambiguïté des sentiments. Aucun lien vraiment physique ne s'établira entre ses héroïnes. Et pourtant tout dans leur affrontement sera physique. Jusqu'à l'épuisement. Peut-être jusqu'à la mort.

 


Et Joyce Carol Oates de se souvenir, entre deux photos de chats postées sur Twitter, de leur rencontre et de leur éphémère collaboration : « Jeanne Moreau était l'une des personnes les plus naturellement charmantes de mon entourage. Totalement vibrante, gorgée d'énergie, de cet entrain pour la vie », souligne Joyce Carol Oates, faisant écho aux nombreux souvenirs entendus ça et là ces derniers jours, chez des acteurs ou des réalisateurs.

 

Comme pour L'Adolescente d'Henriette Jelinek, Jeanne Moreau veut travailler avec Joyce Carol Oates à l'adaptation de son roman : « Chaque matin au cours de notre semaine ou de notre dizaine de jours de collaboration, Jeanne m'accueillait avec exubérance et affection en m'annonçant que nous allions devoir encore recommencer... et tout écrire à nouveau. [...] [C]ollaborer à un scénario avec Jeanne Moreau s'était vite révélé impossible, pour moi en tout cas », admet l'auteure de Blonde.

 

La préparation du film était pourtant bien avancée : les deux femmes étaient parties en repérage pour les lieux de tournage du film, notamment « le long du fleuve Delaware » pour dénicher l'hôtel idéal. « À chaque fois, les propriétaires étaient impressionnés et honorés. Dans chaque établissement, Jeanne laissait entendre qu'elle allait tourner le film ici », rapporte Joyce Carol Oates, « mais, alors que nous partions, elle disait : “Non, ce n'est pas le bon. Nous devons continuer à chercher.” »

Un beau jour, Jeanne Moreau annonce tout de go : « Essayons la Nouvelle-Angleterre. » À plusieurs centaines de kilomètres de là.

 

Si Moreau s'avère exigeante, elle gâte sa collaboratrice, avec des « fleurs, des livres, une magnifique écharpe Yves Saint-Laurent en soie ». Mais, le jour où Oates lui annonce qu'elle n'en peut plus, « elle a tout de suite compris, comme si elle s'en était doutée ». Jeanne Moreau ne donnera elle-même jamais suite au projet, d'autant plus que la société de production Merchant-Ivory fit faillite quelque temps plus tard.


Disparition de Jeanne Moreau, qui fut héroïne de Dumas,
Duras et Genet

 

De cette collaboration courte, mais visiblement intense, Joyce Carol Oates en tire un troublant parallèle : comme Monica et Sheila, de son roman Solstice, elles vécurent une étrange relation, platonique, mais faite de rapports de force. Comme si Moreau avait voulu faire ce film dans la vie plutôt qu'au cinéma... finalement.

 

Toute l'histoire est disponible sur le fil Twitter de Joyce Carol Oates.

 

Solstice – Joyce Carol Oates, trad. Annie Rabinovitch – Le livre de poche – 978-2253933502 – indisponible