Kenzaburō Ōe et Satoshi Kamata, sur l'engagement de l'écrivain

Clément Solym - 19.03.2012

Culture, Arts et Lettres - Salons - Kenzaburō Ōe - Satoshi Kamata - Salon du Livre 2012


L'un a écrit sur Hiroshima, l'autre s'est infiltré pendant 6 mois dans une usine Toyota pour en dévoiler les rouages acérés. Kenzaburō Ōe et Satoshi Kamata ont partagé leur vision de l'écriture postcatastrophe : à la fois un geste de survie et un moyen de dénoncer les erreurs passées.

 

Le stand du CNL est plein à craquer : mais ne pensons pas à la catastrophe, il y a déjà suffisamment à faire. Les deux auteurs parlent longtemps, dans un silence à la fois grave et impressionné. Kenzaburō Ōe rappelle son âge : 77 ans. L'humilité d'un Nobelisé qui a vu Hiroshima et Fukushima : « Je croyais que la bombe faisait maintenant partie de l'Histoire, comme je croyais que Fukushima était la fin de l'histoire du nucléaire au Japon. »

 

Kenzaburō Ōe, Satoshi Kamata, Antoine de Gaudemar et les traductrices

 

 

Satoshi Kamata, journaliste et écrivain né en 1938, s'est taillé une réputation de militant farouche. Le compte-rendu de son infiltration dans une usine Toyota, Toyota, l'usine du désespoir, a été réédité une bonne trentaine de fois depuis sa parution en 1973. Mais Kamata souligne d'emblée les limites de l'engagement littéraire, ou plutôt de ses effets réels : « Cela fait 35 ans que je dis que la politique japonaise en matière de nucléaire va conduire à une catastrophe. Plutôt que me contenter de prédire, j'aurais dû dénoncer par ma présence et mes actions. » Désormais, il prône l'engagement physique : « Il faut vraiment agir, s'engager, s'indigner pour arrêter, peut-être, ce qui a commencé à Fukushima. » 

 

Antoine de Gaudemar rappelle quelques-unes des réflexions de Theodor W. Adorno, ce philosophe et musicien allemand qui, après Auschwitz et l'épuration des nazis (dont fut victime son collègue et ami Walter Benjamin), remit en cause sa capacité et sa légitimité en tant qu'écrivain. « Je comprends la réflexion d'Adorno, mais le fait est que lui-même a énormément écrit après Auschwitz » observe Kenzaburō Ōe. Après avoir reçu le Prix Nobel en 1994, Ōe avait annoncé son « retrait » du monde littéraire : c'est Fukushima qui l'a incité à reprendre la plume, pour « retracer l'histoire contemporaine du Japon en prenant comme référence trois groupes de personnes: les morts des bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, les irradiés de Bikini et les victimes des explosions dans des installations nucléaires », comme il l'expliquait il y a peu au journal Le Temps.

 

« Continuer me paraît très important » affirme Kenzaburō Ōe. On pense à Gen d'Hiroshima de Keiji Nakazawa, ou à La Tombe des lucioles, d'Akiyuki Nosaka : des récits terrifiants, mais primordiaux. Il y a quelque chose de l'ordre du témoignage : « J'ai écrit un livre (Notes d'Hiroshima, NDLR) sur la ville d'Okinawa, entièrement détruite par la bombe d'Hiroshima, ce qui m'a valu un procès. » Kamata enchaîne : « On retrouve aussi la capacité d'écrire en faisant entendre non seulement sa propre voix, mais aussi celles des autres. » De toute évidence, l'atome ne le laissera pas atone.

 

 

 

Kenzaburō Ōe partage avec le public l'épiphanie dont il a été victime après Fukushima : « Un jour, j'ai vu un tout petit nuage, presque transparent, qui ne semblait pas à sa place dans le ciel. Il était chargé d'une lourdeur qui m'inquiétait sans que j'arrive à savoir pourquoi. » Toute l'assemblée a déjà compris de quoi il s'agissait, mais Ōe termine, parce qu'il le faut. « Le nuage était chargé de césium, il a contaminé des enfants. » 

 

Mais le Prix Nobel, qui se désigne comme « une force qui va » en citant le Hernani d'Hugo, ne peut pas s'en empêcher : « Écrire, c'est la seule chose que je sois capable de faire ». Kamata déplore que tous ne suivent pas l'exemple d'Ōe, et « le manque d'implication publique des écrivains japonais » par rapport à Kawabata ou Kundera, par exemple.

 

Tous deux unissent leur voix pour dénoncer « les profits énormes dégagés par les centrales du Japon, qui leur permettent de contrôler les médias de masse et de contaminer la culture japonaise. » Et le dernier trait qu'ils décochent va se ficher tout droit dans les institutions millénaires de l'archipel : « Tant que l'empereur sera irresponsable, la société japonaise restera foncièrement irresponsable ».




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