King Kong un singe sanglant ? "plutôt une machine rouillée" (Borges)

Nicolas Gary - 14.08.2014

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - Jorge Luis Borges - King Kong - critique film


L'Argentin Jorge Luis Borges a connu plusieurs adaptations cinématographiques de ses livres. Mais il s'est aussi prêté quelques fois au jeu du critique ciné, notamment pour le King Kong de 1933, réalisé et produit par Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Ce film fantastique en noir et blanc reste un monument de l'histoire des grands écrans, qui ne cesse de fasciner. Borges partageait assez peu cet avis.

 

King Kong atop Empire State Bldg

Eric Auchard, CC BY NC 2.0

 

 

Admirateur fervent du talentueux Charlie Chaplin, Borges goûtait tout particulièrement la saveur du noir et blanc. « Quelqu'un pourrait-il ignorer que Charlie Chaplin est l'un des dieux établis dans la mythologie de notre époque », interrogeait-il simplement. 

 

Ses chroniques de films sont souvent assez cocasses, et celle de Crime et Châtiment de 1935, par Josef Von Sternberg ne déroge pas à la règle. Quand il évoque les barbes, les mitres, les samovars, les balalaïkas et consorts, il s'attendait, « en bref, à l'habituel cauchemar de von Sernberg, la suffocation et la folie ». Pour le coup, il n'a certainement pas été déçu.

 

Mais alors que le public s'enthousiasmait pour le singe géant, Borges tire à boulets rouges sur la réalisation. « Un singe de quarante pieds de haut (certains fans disent quarante-cinq) peut avoir des charmes évidents, mais ces derniers n'ont pas convaincu le spectateur. » Et le massacre va se faire dans les règles : 

King Kong n'est pas un singe plein de sang, mais plutôt une machine rouillée, desséchée, dont les mouvements sont franchement maladroits. Son unique vertu, sa taille, n'ont pas impressionné le réalisateur, qui a persisté à le capturer en plongée, plutôt qu'en contre-plongée - le mauvais angle, car il neutralise, et même diminue la stature gigantesque du singe. 

 

La suite est tout aussi croquignolesque : 

Il en fait un bossu aux jambes arquées, des attributs qui ne parviennent qu'à l'amoindrir dans l'oeil du spectateur. Pour l'empêcher d'avoir l'air le moins du monde extraordinaire, ils le font se battre avec des monstres plus inhabituels et le font vivre dans des grottes à la splendeur de fausse cathédrale, où sa taille perd toute proportion. Mais ce qui détruit à la fois le gorille et le film sont amour romantique - ou son désir - pour Fay Wray.

 

Bien loin de ce que la presse pouvait lancer, en extase devant cette bête qui grimpait sur les hauteurs de l'empire State Building, avec une jeune femme dans la main, tout en chassant les avions venus le déloger, comme de simples moustiques que l'on balaye de la main. (via Open Culture)

 

C'est que Borges avait déjà sa propre vision de l'énormité, et ce n'est pas pour rien qu'Umberto Eco lui dédiera un personnage dans Le nom de la rose. Un moine aveugle, borné, et gardien d'une labyrinthique bibliothèque, elle-même faramineuse. Un hommage à la Bibliothèque de Babel, nouvelle de Borges, où l'immensité prend une tout autre définition. 

 

Que pouvait un gorille, de 40, 45 ou 50 pieds de hauteur, pour l'homme qui avait conçu la bibliothèque détenant  tous les ouvrages de 410 pages imaginables. D'ailleurs, on n'y trouve pas simplement les livres déjà écrits : ceux qui viendront à l'avenir y sont également présents.