Kraus et la politique, ou le journalisme éprouvant la démocratie

Clément Solym - 13.03.2011

Culture, Arts et Lettres - Expositions - kraus - politique - manipuler


Dans la vie d’une démocratie, c’est toujours la presse qui morfle, pour peu qu’elle conserve un tant soit peu le sens du devoir, autant que le désir d’informer. Pour Monsieur Kraus, qui rend compte de la vie du Chef, le leader d’un étrange État, le journalisme ne pouvait plus prendre qu’une forme : celle de la satire.

C’est ainsi que le journaliste va rendre compte, de l’égocentrisme, de la bêtise, de l’ahurissante incompétence du Chef, autant que de la flagornerie de ses conseillers. À son contact, le journaliste pointe et s’indigne de ce que le langage n’est plus un objet de communication, mais de pure manipulation. En démocratie, parler, revient à faire avaler les couleuvres les plus longues. Plus c’est gros, plus ça passe.


Ainsi, comment annoncer au peuple - qui n’a pas vraiment de place à prendre, sinon celle de se faire guider, lui qui est imbécile - que l’on a réalisé des économies sur les travaux publics ? En entreprenant la construction de deux ponts, distincts, allant, l’un dans un sens, l’autre dans l’autre. Et finalement, le Chef décrète qu’au lieu de deux ponts, il n’y en aura plus qu’un seul. Gain ? 50 % du budget ! Pourtant... et si, finalement, l’on bâtissait trois ponts ? Pour montrer que l’on est visionnaire, avec l’argent public. Deux sens de circulations, et un troisième, qui régulera le trafic, le matin, pour entrer dans la capitale, le soir, pour en sortir...

Et le peuple d’applaudir...

Dans cette adaptation servie par la Compagnie Violetta Wowczak, le journaliste devient narrateur. Il nous raconte l'incohérent, le risible... La pièce redonne vie au satiriste Karl Kraus (mort en 1936), qui officiait à Vienne avec un mot d’ordre, « mettre en colère les canailles qu’on ne peut pas améliorer est aussi un but éthique ».

Autour de lui, se courbent les assesseurs, qui flattent le Chef, s’inclinent devant les idées les plus saugrenues, farfelues. Ils lécheraient des serpillères, si cela leur donnait plus de consistence.

On va jusqu’à inventer l’inauguration de période de temps dans une journée, à un endroit précis, où le Chef n’avait encore pas mis les pieds. C’est violent, c’est assourdissant : le texte est porté par une belle mise en scène, intimiste et minimale, sur fond d’accordéon et de costumes années 20...

On s’indigne, évidemment, mais pas dans le sens de la tendance actuelle. Puis on s'esclaffe, devant cette bêtise consacrée. Parfois, l’esprit se fige alors que Kraus lui-même n’en revient pas : comment est-il possible d’approuver tant de grotesque et de dangerosité ? N’y a-t-il personne pour entraver les décisions du Chef - dont les expressions de visages sont toujours très crispées, fixant plus encore l’absurdité du personnage ?

Ce n’est pas Candide qui deviendrait journaliste, mais plutôt le Huron de Voltaire, impuissant devant la conduite des affaires de l’État. Et quand on rit, c’est parfois avec une note de désespoir. Au-delà de la scène, on distingue si aisément la politique moderne...

À découvrir au théâtre Les déchargeurs, du mardi au samedi, 20h, jusqu’au 9 avril.

On pourra aussi découvrir un extrait de l’oeuvre originale, publiée aux éditions Viviane Hamy, en septembre 2009.