L'anglais à Livre Paris, exception culturelle ou Anciens contre Modernes ?

Antoine Oury - 08.02.2019

Culture, Arts et Lettres - Salons - livre paris anglais - livre paris young adult - salon livre paris


Une centaine d'auteurs français a signé, le 26 janvier dernier, une tribune très agressive à l'encontre du salon Livre Paris, pour son usage jugé excessif de termes anglophones et de « globish ». Le salon, qui se déroulera en mars prochain à Paris, changera les noms des événements incriminés, mais conservera au contraire l'expression « young adult », qui recouvre une réalité précise, nous explique Vincent Montagne, président du Syndicat national de l'édition, qui coorganise l'événement avec Reed Expositions.
 
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(photo d'illustration, ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


« Je suis un ardent militant de la promotion et de la défense de la langue française » désamorce d'emblée Vincent Montagne. « Je comprends cette tribune et ce point de vue, car le cœur de l'attraction d'un pays, c'est d'abord sa propre langue », souligne le président du Syndicat national de l'édition (SNE).

Plus d'une centaine d'auteurs et d'autrices ont signé une tribune publiée dans Le Monde en janvier dernier, et s'offusquaient : « Dans un salon consacré au livre, et à la littérature française, n’est-il plus possible de parler français ? » Ils y dénonçaient l'usage du « globish », un jargon dérivé de l'anglais qualifié de « sous-anglais » par les auteurs. 

Le président du SNE, également PDG du groupe Média Participations, partage cette inquiétude : « La langue française a bien des atouts, et, si on veut promouvoir le pays, il faut éviter d'utiliser des termes du type “Choose France”, par exemple. N'importe quel étranger peut comprendre le mot “Bienvenue” », explique-t-il en faisant référence à l'accueil d'entrepreneurs étrangers par Emmanuel Macron, à Versailles, le 21 janvier dernier, sous ce mot d'ordre.

Foire du Livre de Francfort 2018 - #FBM18
Signalétique bilingue à la Foire de Francfort (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


Cela dit, et à l'instar de la Foire du Livre de Francfort où une signalétique bilingue anglais-allemand accueille les visiteurs, le Salon du livre de Paris gagnerait à adopter un tel point de vue. « Nous avons décidé d'internationaliser les invités à Livre Paris, il y a 10 ans. Aujourd'hui, 55 pays sont présents, et il faut peut-être travailler à une signalétique qui serait bilingue », avance Vincent Montagne.
 

Une certaine réalité éditoriale et commerciale 


Si la tribune des auteurs contre l'usage de l'anglais à Livre Paris a donc eu des effets, et a été largement relayée, certains lecteurs et lectrices de romans « young adult » l'ont parfois ressenti comme une forme de mépris vis-à-vis d'une catégorie littéraire ayant donné naissance à des œuvres américaines, certes, comme la saga Hunger Games et autres Divergente, mais dans laquelle on peut aussi classer Harry Potter et des milliers de livres d'auteurs contemporains, y compris français, dans des genres qui vont de la romance à la science-fiction.

Sans surprise, certains de ses auteurs ont à leur tour signé une tribune, également publiée dans Le Monde, qui pointe l'absence d'auteurs jeunesse ou de livres « Young Adult » parmi les signataires. En plus de l'abonnement nécessaire pour lire l'ensemble de la tribune, il n'est pas difficile de prédire qu'elle sera bien moins mise en lumière que la précédente.

À propos du terme « Young Adult », Vincent Montagne tient à faire la part des choses : « L'expression “Young Adult” fait allusion à un genre littéraire, une catégorie dans laquelle on retrouve des livres comme Hunger Games et autres. Nommer une scène “Jeune Adulte” ne ferait illusion auprès de personne : “Young Adult” est une référence anglo-saxonne, elle vient de ces territoires, mais elle recouvre précisément une réalité », explique Vincent Montagne, qui salue malgré tout « l'attention québécoise qui veut que tous les termes soient traduits ». Ainsi, la scène « Young Adult » restera nommée comme telle.

En outre, la focalisation de la tribune sur le « Young Adult » a pu faire sourire : l'édition s'est vue, depuis plusieurs années, infiltrée par des termes anglophones, le plus souvent liés au marketing, comme « feel good books », qui désigne des livres censés mettre de bonne humeur, ou, même, les « best-sellers ».

La financiarisation de l'édition n'est pas la seule à influencer son vocabulaire : on parle désormais de « scouts » pour désigner des dénicheurs de talents littéraires et de « sensitive readers » pour nommer des lecteurs chargés de relever des sujets ou des expressions sensibles et potentiellement insultants dans les livres. Autant d'évolutions venues des pays anglo-saxons auxquelles l'édition française est exposée.

« Bien sûr, ces termes font partie du monde de l'édition », admet Vincent Montagne, « mais c'est aussi à ce titre-là que ces tribunes sont utiles pour rappeler l'importance de la langue française ».
 

L'internationalisation du salon en ligne de mire


« Young Adult » restera donc au programme et, en interne, du côté de l'organisation du salon, on s'amuse tout de même des proportions données à l'affaire : « Sur 74 événements, environ, on parlait de 3 ou 4 d'entre eux, dont les noms seront basculés en français ou en deux langues. »

La tribune publiée dans le Monde a aussi interpellé par l'origine des signataires : sur 119 auteurs et éditeurs, 100 sont publiés par Gallimard ou le groupe Madrigall, ou en sont de proches collaborateurs. Antoine Gallimard, qui fut aussi président du Syndicat national de l'édition, aurait-il fait jouer le soft power — une puissance douce — pour imposer sa vision d'un salon plus centré sur la littérature générale et la collection blanche, et moins sur la littérature jeunesse et « Young Adult », même si le groupe Madrigall en publie lui aussi ?

Foire du Livre de Francfort 2018 - #FBM18
Vincent Montagne (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


« Pas du tout », assure Vincent Montagne, « nous nous voyons régulièrement et nous n'en avons pas parlé ». Le signal envoyé par cette tribune peut aussi s'adresser à Reed Expositions : si la décision d'utiliser des termes anglais a été « collective », indique le président du SNE, le coorganisateur de la manifestation est sur la sellette.
En effet, le contrat liant le SNE et Reed Expositions arrive à échéance cette année, et ce dernier cherche à conserver le Salon du livre de Paris dans son portefeuille d'événements. « À ce stade, il n'y a pas de discussion en nous, nous sommes strictement dans l'application du contrat, et la suite dépendra des performances du salon de l'année 2019 », nous indique Vincent Montagne. Selon nos informations, l'objectif est fixé à 800.000 € de bénéfices en 2019 pour que le partenariat soit prolongé. Nous avons tenté de joindre Reed Expositions, sans succès.

Pour le président du SNE, ces questions n'entrent pas en jeu : « La réponse la plus importante à cette polémique, c'est que nous n'avons jamais eu autant de demandes de pays pour être invité d'honneur de Livre Paris. Cela montre à quel point Paris et la culture française attirent. Il nous faut travailler plus précisément l'internationalisation du salon. En voyage en Inde, j'ai observé qu'il y avait de plus en plus d'Alliance française dans les grandes villes. Notre rôle est d'être les promoteurs de la langue française, car elle est un vecteur d'accueil, de tourisme, d'affaires et de culture », termine-t-il.


Commentaires
N'étant pas abonnée au Monde, je n'ai pas eu accès à la version complète de la première tribune. Mais vous aviez indiqué le lien avec le site d'Assouline, où j'ai pu la lire entièrement.On n epeut donc pas dire que la première tribune fut "bien diffusée" sur un large public.
On pourrait traduire "Young adults" par "Adultes demeurés" ...

Mais ce à quoi il faut tordre le coup, c'est à l'idée "international = anglais". Le législateur français s'y est intéressé depuis longtemps, et pose que, si langue étrangère il y a, il en faut au moins deux, pour éviter de donner officiellement à l'anglais le statut de langue impériale. Voir p. ex. les annonces à la RATP. Français-anglais-espagnol semblerait un minimum.
Mais que voici un commentaire constructif et plein d'intelligence. Lire la tribune dénonçant le dédain de certains incultes envers les littératures de genre et la littérature jeunesse vous serait sans doute utile.



Ceci étant dit, le débat n'est pas sur l'anglais comme langue internationale, c'est simplement que c'est en anglais que des nouveaux termes, genres et professions sont inventés (sensitive readers, young adult...).

Dans un monde internationalisé, ces termes s'exportent naturellement, et les traduire est inutile (voire contre-productif) car ils sont connus et identifiés par leur public avant même que de grandes institutions ou entreprises ne mettent leurs mains dessus. Les traduire au nom d'une artificialité nationaliste étrange ne conduit qu'à en diluer le sens et à perdre le public.
La langue est notre plus grand patrimoine ! pourquoi tapez dessus !



L'international n'est pas l'anglais ! l'international est la bêtise.
Ce qui suit n'a apparemment aucun lien avec ce qui précède (votre article) sauf que...votre titre comporte : " exception culturelle". Avant hier fut lancé à Rodez "le siècle Soulages, exception culturelle". Soulages aura cent ans en 2019, il a fait carrière grâce aux anglo-américains...Je recommande la lecture de :"Requins, caniches et autres mystificateurs" de Jean-Gabriel Fredet (Albin Michel).
je suis allé un fois il y a 3 ou 4 ans au salon du livre : entre supermarché et foire aux besiaux... On est mieux devant Amazon.fr tongue rolleye
Tordre le cou, à l'aplatventrisme collabo. L'ouverture au monde, dans sa variété, n'est pas la reddition face au globish.
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