La Beat Generation au Centre Pompidou : histoire d’une entrée fracassante dans la culture

Joséphine Leroy - 29.06.2016

Culture, Arts et Lettres - Expositions - Beat Generation Pompidou - Beat Generation Beaubourg - Kerouac Beat Generation


L'exposition consacrée à la Beat Generation se déroule en ce moment même au Centre Pompidou. Le public pourra y accéder jusqu'au 3 octobre 2016. ActuaLitté s'est rendu sur place et a repéré les pièces qui lui semblaient tour à tour incontournables, originales ou bien surprenantes. Tour d'horizon. 

 

Photo de Charles Brittin

Hand Sculpture with Religious Figures (années 1950-1960)

 

 

Dès l’entrée de l’exposition, le tapuscrit de Sur La Route allonge le champ de vision du lieu et immerge le visiteur dans un univers d’expérimentations littéraires et artistiques qui semblent sans fin et inextricablement liées entre elles, rendant même inutile la frontière entre les deux domaines. Cet exemplaire original du livre phare de Jack Kerouac est une pièce qui est à la fois connue, reconnue, attendue, mais qui n’en laisse pas moins une impression forte sur le visiteur. Mais ce n'est pas la seule et la visite réserve plusieurs surprises. 

 

Le psychédélisme de la Beat Generation 

 

Le goût prononcé du groupe pour les substances illicites n’est pas un secret. Certaines pièces avant-gardistes préfigurent l’art (et le mode de vie) psychédélique qui n’arrivera à s'imposer que dans les années 1960 à 1970 aux États-Unis. Parmi les premières oeuvres sur lesquelles le visiteur peut tomber, une pièce assez étonnante intitulée « Precolumbian Mushrooms », produite par un artiste anonyme. Composée de trois champignons en granit, elle s’accompagne d’un tableau de Bruce Conner non titré. Le peintre était également sculpteur, dessinateur, adepte du collage et de la photographie, mais aussi réalisateur. Comme beaucoup d’autres membres du mouvement de la Beat Generation, il était un artiste multitâche. 

 

Bruce Conner, Untitled (1968)

Precolumbian Mushrooms (auteur inconnu, date inconnue)

 

Entrecroisement des arts 

 

Une salle est consacrée aux dessins des auteurs de la Beat Generation. Rien que des dessins enfantins ? Sous des dehors d’un art légèrement primaire, le visiteur apprendra que le « Beat Art » est en réalité une déconstruction de l’esthétique prédominante dans l’art de l’époque. Gregory Corso et Jack Kerouac sont allés jusqu’au bout de la provocation en dessinant de ces traits simples et enfantins des corps nus. Et l’art n’est jamais loin de la poésie, comme nous le disions, puisque le dessin est inclus dans le recueil de poésie de Gregory Corso, Earth Egg : 

 

Gregory Corso, Earth Egg, Œuvre graphique (1974)

 

 

Qu’il s’adonne à l’abstrait ou au figuratif, Kerouac était quoi qu’il en soit peintre. C’est aussi le mérite de cette exposition. Le visiteur se fera un avis sur l’œuvre de Kerouac, mais le considérera, tout comme Burroughs, non plus seulement comme un écrivain, mais comme un artiste aux pièces protéiformes : 

 

Œuvres de Jack Kerouac

 

 

On aurait du mal à le croire, mais la pièce ci-dessous est bien la phase préparatoire d’un film intitulé Caravan, vue sous le prisme de son réalisateur (et artiste) Jordan Belson : 

 

 

Jordan Belson, Caravan (étude pour film, vers 1952)

 

 

La Beat Generation a aussi imposé la poésie musicale avec pour préférence le jazz et le be-pop comme matière sonore. Les pochettes vinyles sont légèrement désuètes pour certaines, mais le concept reste novateur  : 

 

Vinyle Poetry Readings in the Cellar,  Kenneth Rexroth et Lawrence Ferlinghetti, Fantasy Records (1957)

Vinyle Poetry and Jazz at the Blackhawk, Kenneth Rexroth, Fantasy Records (1959) 

Divers artistes, album Jazz Canto, vol. 1., An Anthology of Poetry and Jazz (1958)

Vinyle de l'album Two-Beat Generation, Ray Bauduc et Nappy Lamare, Capitol (1958)

 

Dix choses que vous ignorez sur la Beat Generation

 

Des artistes nomades 

 

Les membres de la Beat Generation considéraient le voyage comme une source inépuisable de savoirs. Le voyage devenait le vecteur de l’accomplissement de soi et de son art. Mais pas besoin d’aller au Moyen-Orient pour voyager. L’histoire du photographe autodidacte Charles Brittin mérite, à ce titre, qu'on s'y intéresse. Facteur de profession, il avait découvert des coins perdus de Venice Beach, vestiges d’une époque révolue, restes d’une « ville assoupie » où l’on trouve encore des pompes à pétrole et des lignes électriques laissées à l’abandon. C’est à ce moment-là qu’il s’est mis à la photographie. Sur la photo en noir et blanc Four Nuns of Venice Beach (1955), le public pourrait presque croire que la photo a été prise dans un désert oriental : 

 

 

Charles Brittin, Four Nuns on Venice Beach (1955)

 

Tous fous ? 

 

John Giorno, un performeur compagnon de route de la Beat Generation proche d’Andy Warhol (qui d’ailleurs le filmera dans Sleep en 1963) est également poète. Toute sa vie, il a confronté son art poétique à d’autres modes de communication et des contextes différents. Il avait par exemple créé des vinyles en installant le label Giorno Poetry Systems, mais aussi un service téléphonique, The Dial-a-Poem. Lors de performances Street Work, il distribuait en roller ses vinyles et enregistrements aux passants. Ci-dessous, l’installation d’un téléphone. Il n’y a qu’à décrocher et écouter l’album The Dial-a-Poem et le poème « I Am That I am ». Au-dessus du téléphone (il y en a quatre en tout), on retrouve l'obsession de Burroughs pour la carabine :  

 

William S. Burroughs, Cibles en carton sur lesquelles Burroughs a tiré, puis dessiné et signé (1967)

John Giorno, The Dial-a-Poem album, « I Am That I Am » (1968-1972)

 

Testez vos connaissances sur la Beat Generation

 

C'est aussi à cela qu'on reconnaît la folie de la Beat Generation, qui n'a cessé de dévier les fonctionnalités de base d'un objet pour le transformer en objet artistique et poétique. Au fil du parcours de l'exposition, la musique jazz nous accompagne et les expérimentations cinématographiques farfelues des réalisateurs nous font tourner de l’œil, comme la performance de Michael McClure en train de lire de la poésie aux lions, enfermés dans un zoo. Celle également de Larry Jordan, « Big Sur : The Ladies » (1966) : 

 

 

Fous d'art et fous tout court, les artistes de la Beat Generation ont été une source d'inspiration pour la génération à venir et les suivantes. 

 

 

 

Pour apprécier les collections présentées, une seule condition : être adepte de l'art expérimental.  Il faut compter environ une heure et quart pour parcourir l'exposition en détails. L'exposition est une bonne introduction au mouvement de la Beat Generation.  Si les travaux artistiques des grands noms du mouvement (le trio Kerouac-Ginsberg-Burroughs) sont bien évidemment présentés, l'exposition ne tombe pas dans le piège de l'hommage à géométrie variable et insert leurs travaux aux côtés d'autres travaux bien moins connus. 

 

Elle fait découvrir aux spectateurs ces photographes, réalisateurs, poètes, peintres, plasticiens dont nous n'avons que trop rarement entendu les noms (le photographe Charles Brittin, l'artiste et poète LeRoi Jones, l'artiste Diane di Prima, le performer John Giorno etc.) et elle démultiplie les supports (enregistrements sonores, enregistrements vidéo, documents historiques, photographies...). La Beat Generation ne s'arrête pas à ces grandes œuvres que sont Howl, Sur la Route ou le Festin nu et nous apprend d'ailleurs que leurs auteurs ont proposé bien d'autres choses au cours de leurs carrières. À ce titre, elle est très complémentaire à celle de la galerie Semiose, consacrée au travail plastique de William S. Burroughs.