La femme à 1000° enflamme le jury du Prix de traduction Pierre-François Caillé

Claire Darfeuille - 15.12.2014

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - prix traduction - Jean-Christophe Salaün - Pierre-François Caillé


Le jeune traducteur de l'islandais Jean-Christophe Salaün a reçu samedi 13 décembre le Prix Pierre-François Caillé pour sa traduction de La femme à 1000° de Hallgrimur Helgason, biographie romancée d'une vieille dame indigne qui fut bel et bien la petite fille du premier président de la République d'Islande et fille du « seul nazi islandais », d'après l'auteur.

 

 Hallgrimur Helgason et son traducteur Jean-Christophe Salaün

 Hallgrimur Helgason et son traducteur Jean-Christophe Salaün ©monaawad

 

C'est en aidant sa femme lors de la campagne électorale de 2009 que Hallgrimur Helgason rencontre son incandescente héroïne. Chargé de convaincre par téléphone des habitants de Reykjavik de voter pour le parti socialiste, il tombe sur Herbjörg Maria Björnsson, octogénaire vivant dans un garage, avec pour seule compagnie ses cigarettes et un ordinateur qui la relie au monde. « Elle était très âgée, presque morte (sic), mais si intelligente et si drôle que j'en oubliais les élections », se souvient l'auteur. Quand il se décide à raconter son incroyable destinée, la vieille dame a cassé sa pipe, mais laissé une autobiographie écrite dans les années 80… 

 

En 2011, Frédérique Polet tombe sur cette histoire islandaise déjà traduite en allemand. Elle vient tout juste de prendre la direction du domaine étranger aux Presses la Cité, « maison fondée par le danois Sven Nielsen en 1943 », rappelle-t-elle, et Le vieil homme qui ne voulait pas fêter son anniversaire du suédois Jonas Jonasson faisait alors un tabac. La vieille dame indigne aura-t-elle le même succès ? Frédérique Polet confie à la responsable de traduction maison la tache de trouver un traducteur, mission qui s'avère presque impossible. « On les compte sur les doigts d'une main, l'un était pris jusqu'en 2015, l'autre adorait le texte, mais le trouvait trop compliqué », raconte Florence Noblet.

 

Traducteur recruté via twitter

 

C'est finalement une jeune éditrice de passage aux Presses de la Cité qui trouve l'oiseau rare, en proposant de « faire un petit tweet ». Jean-Christophe Salaün répond à l'appel, envoie trois de ces traductions. « Les deux premières étaient plates et lourdes, je ne l'aurais jamais recruté, mais la troisième était très convaincante », poursuit Florence Noblet. « Pourquoi une telle différence ? », interroge-t-elle le jeune homme. « Les deux premières étaient des travaux pour mon master II, la troisième la présentation d'un livre rédigée pour un éditeur islandais qui souhaitait vendre en France », explique-t-il. De l'exercice de la version à l'art de la traduction… Après un essai sur quelques pages, La femme à 1000° lui est confiée. Les délais sont serrés. Remises en mai, les 630 pages du roman doivent être rendues en janvier.

 

 « Après le premier chapitre, j'ai eu un réflexe de panique. Si j'avais eu 30 ans de carrière derrière moi, j'aurais peut-être eu peur. Mais, sans expérience, j'étais prêt au saut dans le vide », reconnaît en toute humilité Jean-Christophe Salaün, qui insiste sur sa chance de débuter son métier avec un grand auteur, traduit partout dans le monde, et d'avoir été « happé par le livre ». Il raconte n'avoir pas lu la fin avant de débuter la traduction, procédé peu courant et rarement recommandé, mais qui l'a « tiré vers l'avant », mais « amené à ajuster certaines choses ensuite ».

 

Couverture La femme à 1000 °

 

 

Néologismes et jeux de mots

 

Le jury a salué l'extrême inventivité du traducteur qui a su rendre par d'habiles trouvailles les innombrables jeux de mot et néologismes qui caractérisent le style de Hallgrimur Helgason. Ce dernier reconnaît d'ailleurs « créer de nouveaux mots à chaque page ». Son écriture est nourrie de ses multiples talents qu'il a déjà exprimés sous la forme de BD, de scénarios, de sketches joués en stand-up, mais aussi à travers ses peintures. « Je travaille comme un traducteur, j'essaie de traduire mes univers intérieurs », confie-t-il dans une vidéo sur le site des Presses de la Cité, où il se dit par ailleurs « bien content d'avoir trouvé le sien en français ».

 

« Je me suis permis quelques excentricités », admet le jeune traducteur qui raconte être tombé en amour de l'islandais en regardant un clic du groupe Sigur Ros par une nuit d'insomnie. Une révélation qui s'avère une heureuse inspiration, même si c'est de l'anglais cette fois qu'il a traduit un second livre de Hallgrimur Helgason, Le Grand Ménage du tueur à gages, paru en octobre dernier, toujours aux Presses de la Cité.

 

Remise du Prix de traduction Pierre-François Caillé 2014 ©monaawad

 

Le prix Pierre-François Caillé, doté de 2000 euros, décerné depuis 30 ans

 

Douze des seize membres du jury ont donné leur voix à sa traduction de La femme à 1000° « et les autres comprenaient parfaitement ce choix », assure la présidente Débora Farji-Haguet qui n'a pas manqué de saluer la grande qualité des trois autres ouvrages retenus.

 

Le Prix Pierre-François Caillé, doté de 2 000 euros, est décerné chaque année depuis 30 ans par la Société française des traducteurs (Sft) en coordination avec l'École supérieure d'Interprètes et de Traducteurs (Esit). Il récompense un traducteur en début de carrière pour la traduction d'une œuvre de fiction ou de non-fiction. Les candidatures sont présentées par l'éditeur et l'appel lancé pendant le Salon du Livre.