"La fille qui danse" : la chorégraphie donne corps à la Littérature

Clément Solym - 16.07.2012

Culture, Arts et Lettres - Théatre - daniel dobbels - alain fleischer - carole quettier


La Fille qui danse est la dernière création qui se jouera à La Parenthèse en Avignon 2012, présentée par « La Compagnie de L'entre-deux ». Cet acte chorégraphique tout autant que textuel est la réunion du chorégraphe Daniel Dobbels, de l'écrivain Alain Fleischer et de la danseuse Carole Quettier.


Une forme artistique plurielle : entre danse et écriture

 

À se pencher plus en avant sur les acteurs de ce projet, on ne peut que souligner la diversité artistique qui se dégage du groupe. Alain Fleischer est écrivain, cinéaste et photographe. Daniel Dobbels est chorégraphe, critique, auteur. Carole Quettier est danseuse.

 

 

 

Considéré comme un « penseur de la danse, contributeur et témoin avisé de l'histoire de l'art », Daniel Dobbels a toujours tenu à tracer un lien essentiel entre danse et écriture. Sa composition chorégraphique s'inspire ainsi de son goût pour la littérature et la philosophie. Que cela passe par le mot ou le geste, Daniel ne cesse de les « interroger pour s'approcher au plus près du sensible, dans une visée poétique de l'expérience humaine ». On reconnaît ses créations pour être une exploration minutieuse du geste, une intuition primitive qui tente de faire ressortir ce que le corps retient de plus intime. Une relation fouillée entre soi et le monde – l'intérieur et l'extérieur – vient interpeller le spectateur qui reçoit ces différents états du corps. Il s'agit de rendre « justice au corps », c'est-à-dire de tailler dans l'espace qui l'entoure l'intensité de cette intimité souvent silencieuse et engouffrée, afin de laisser surgir l'étonnement du geste enfoui, pour ne plus laisser parler, silencieusement, que le seul emportement du corps.

 

« La Fille qui danse » : l'autre corps, ce corps manquant du texte

 

Le texte d'Alain Fleischer, mis en danse par Daniel Dobbels, est écrit comme une sorte de partition qui ne contiendrait aucun ordre ni indication scénique. L'idée est simple : voir si la danse peut suivre un texte pendant trente minutes, et si un texte peut devenir un support de la danse. La Fille qui danse, s'annonce alors comme l'acte chorégraphique d'une danse qui se compose à partir d'un texte sans pourtant l'illustrer d'une certaine manière.

 

« Ce texte qu'on me dicte et que je ne fais qu'interpréter à voix haute, est un texte à danser, un texte qui danse, comme on parle d'une musique à danser, d'une musique dansante. Ce texte que je décris, que je commente, plus encore que je ne le lis, serait-il quelque chose comme une partition ? », questionne le texte d'Alain Fleischer, lu par Daniel Dobbels.

 

La Fille qui danse, en plus d'être un spectacle doté d'une partition originale, est surtout un concept. Celui, exceptionnel, d'arriver à faire coordonner mouvement du corps et de la pensée. Ainsi, les images que nous renvoie le texte s'ajoutent à celles que la danseuse nous donne à voir : une orchestration de « formes mouvantes, plastiques, insaisissables » donne à la fois corps à un texte lu et force à la danse. Non entravés par les signes et les pages du livre, les lecteurs assidus trouveront ici l'écho d'un rêve longtemps désiré : la possibilité d'une lecture libre, d'un texte corporel, d'une intensité littéraire physique et palpable.

 

C'est également le désir (de l'auteur et du lecteur) formulé par le texte : « Est-ce cette ombre [celle qui apparaît, abstraitement, lorsqu'on lève les yeux du livre] qui s'efforce de me faire signe, c'est-à-dire de faire de moi un signe, un ensemble de signes pour que, par la plasticité de la parole, émancipée du code graphique rigide de la transcription, j'entre directement en communication avec l'instabilité d'une ombre, qu'un instinct – de conservation ? – me pousse à déchiffrer comme un corps, l'autre corps, un corps qui ne serait pas le mien, le corps qui me manque ? Me vient alors ce désir : dire, c'est-à-dire voir – mais comment dire et comment voir ? – le corps d'une fille qui danse ? »

 

Le corps d' « une fille qui danse » serait ce corps manquant de la Littérature, condamnée, par le texte seul, à ne produire que des ombres.


 

 

L'union de la danse et des signes comme un nouvel espace d'expérience ?

 

Cette ouverture (la construction d'un nouvel espace où le texte prendrait corps) est rendue possible par la « fusion » de la pensée et du corps en mouvement. Un homme lit, « assis à un bureau » ou ailleurs, et plus qu'à nous donner à entendre le texte qu'il a sous les yeux, il nous donne à lire les mots qu'il engendre, en même temps que la danse nous donne à voir sa propre expression physique. Ce spectacle fugitif dans l'œil du lecteur, sans cesse fuyant et lointain, est ici discernable un instant, et même un long moment (30 minutes), à travers le corps « d'une fille qui danse ».

 

Le spectateur contemple alors le spectacle qui se déroule dans le dos de l'écrivain-lecteur-Orphée, condamné à ne voir qu'une forme apparaître lorsqu'il lève les yeux du texte, sans jamais véritablement la discerner :

 

 « Progressivement, me viennent l'impression de ne pas être seul sur cette scène ou sur cette estrade, et le désir de vérifier cela. Mais une règle, ou même une loi obscure de la situation présente, s'impose à moi, qui m'interdit de me retourner – je sais cela –, de chercher à savoir d'où viennent les mots que je prononce, d'où arrive l'image que je perçois. Je suis d'ailleurs conscient qu'un tel mouvement me serait physiquement impossible, ma tête ne pouvant pivoter sur mes épaules pour se retourner, comme prise dans une minerve qui n'autorise qu'un basculement du menton de bas en haut et l'inverse, afin de permettre à mon regard tantôt de s'abaisser vers la page que je suis supposé lire, et tantôt de se relever vers la vision lointaine. Cela peut ressembler à une machine de torture, dont je serais captif. »

 

Le rôle du chorégraphe s'assimile désormais à celui de libérer l'Homme de cette sensation fugace, emprisonnée dans le seul espace de la pensée, abstraite. Alors, « la fille qui danse » devient celle qui inscrit physiquement le texte dans l'espace du monde, donnant substance à la représentation mentale du lecteur. Néanmoins, elle offre une autre écriture, qui lui est propre, au lieu de dériver une danse d'un texte (ou un texte d'une danse). Chaque écriture a sa nécessité. Et une seule source de lumière naît de cette union : celle des signes et celle du corps, indépendantes, qui se rencontrent.

 

Il ne s'agit donc pas de prendre le texte d'Alain Fleischer comme un épanchement intime sur le désir, a posteriori, de voir une fille qui danse. Il est le cadre d'une réflexion sur les possibilités contraintes du lecteur, sur la forme plastique de la matière qui manque aux mots, sur la danse elle-même, ou encore le corps désirable et érotique d'une femme. Autant de pistes que de questionnements qui nous pénètrent tout au long du spectacle, tandis que ce lecteur qui dit un texte qu'il n'a pas écrit, symbolise cette fixité des mots sur la page. Jusqu'à se demander : « Peut-il se faire que, derrière moi, il y ait une fille qui danse ? ». Quel impact se produirait-il si l'on faisait enfin coexister texte et réalité corporelle ? Pour quelle expérience, quel espace, quel rôle ?

 

« Quel est donc mon rôle en ce moment même – celui d'un intrus, d'un parasite, d'un importun qui n'a rien à faire là –, ou quel a-t-il été avant que j'en arrive là ? Ou bien suis-je une sorte de souffleur, et pour le compte de qui ? Je n'ai pas d'autre solution que de continuer à lire jusque ce que la fin du texte me ramène au silence, et fasse de moi enfin un contemplateur que personne n'écoute, un contemplatif que personne ne regarde. »





CREATION du 16 au 22 juillet 12, 10h, festival d'AvignonThéâtre de la Parenthèse, en collaboration avec le Forum du Blanc-Mesnil

 




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