La Foire du Livre d'Abou Dabi en décalage avec le Printemps arabe

Clément Solym - 18.04.2012

Culture, Arts et Lettres - Salons - Foire Internationale du Livre d'Abou Dabi - Émirats arabes unis - Printemps arabe


Le plus grand rendez-vous littéraire du monde arabe n'est plus le Salon du Caire, mais celui d'Abou Dhabi : un titre qui fait la fierté des Émirats arabes unis, mais qui provoque chez les exposants arabes une suspicion à peine dissimulée. L'événement, bien qu'officiellement favorable à la libération démocratique, entretient une relation trouble avec les révolutionnaires.

 

La 22e édition de la Foire Internationale du Livre d'Abou Dabi s'est terminée début avril et n'a visiblement pas déçu ses organisateurs, qui font état d'une fréquentation en hausse et d'un poids grandissant sur le marché de la vente des droits à l'international. La remise du Prix International de la Fiction Arabe, dotée de 60 000 $, à Rabee Jaber pour The Druze of Belgrade est venu parachever ce rayonnement international de la culture arabe.

 

Le drapeau des Émirats arabes unis


La Foire d'Abou Dhabi est évidemment un passage obligé pour les libraires arabes, d'autant plus que la ville dispose d'une Bibliothèque Nationale largement fournie en ouvrages censurés dans d'autres pays arabes. Son directeur, Jumaa al-Qubaisi, qui est aussi celui du Salon, met un point d'honneur à cette défense de la liberté d'expression : « Nous faisons de notre mieux pour aider, notamment en s'approvisionnant pour la bibliothèque ». Les éditeurs égyptiens, privés l'année dernière de Salon du Livre au Caire, (voir notre actualitté) ont pu compter sur les achats d'Abou Dhabi pour compenser les pertes.

 

Mais de nombreuses voix s'élèvent pour tourner en dérision ce « mécénat » revendiqué par Abou Dhabi, comme celle de Sherif Bakr, de l'Egyptian American Book Center du Caire : « Je ne leur demande pas d'acheter ou d'amener des consommateurs. Qu'on ne vienne pas dire qu'on aide les Égyptiens ou la révolution, c'est tout. » Le témoignage est laconique, mais l'allusion est claire : Abou Dhabi fut l'un des plus gros investisseurs du régime de Moubarak, tandis que sa police a prêté main-forte aux troupes saoudiennes pour écraser les manifestations au Bahreïn, il y a à peine un an. Un double-jeu qui n'est pas sans rappeler celui de la London Book Fair. (voir notre actualitté)

 

Pour avoir critiqué l'organisation du Salon lors de la 21e édition, Bakr et deux autres éditeurs se sont retrouvés interdits de Foire Internationale, pour cause officielle d'inscriptions closes. Par ailleurs, quelques jours après le début de l'événement, trois maisons d'édition ont vu leur participation annulée pour cause de « violations de copyright », sans qu'aucune autre information ne soit disponible.

 

« Ils achètent quand on dit oui, mais ils punissent quand on s'oppose à eux » résume Sherif Bakr, ce que al-Qubaisi, organisateur, ramène à « un complexe que je ne peux pas régler ». Il n'y a pas que les amandes qui soient amères à Abou Dhabi.