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La France de Serge Bozon

Clément Solym - 02.12.2007

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - Cinéma - Bozon - France


Après L’Amitié et Mods, Serge Bozon signe avec La France son troisième film, incontestablement le plus abouti. De Mods, demeurent le goût de la pop anglaise et un certain sens de l’incongruité tragique. Mais c’est cette fois dans le cadre de la guerre 1914-1918 que Serge Bozon plonge ses personnages.

Camille attend le retour de son mari parti au front. Un jour, elle reçoit de lui une lettre aussi stupéfiante que laconique : « Ne m’écris plus. Je ne veux plus avoir de tes nouvelles. Tu ne me reverras pas. » Le soir même, la jeune épouse coupe ses cheveux, enfile des vêtements masculins, et travestie en homme, s’engouffre dans la forêt pour le rejoindre. S. Bozon filme avec concision et sobriété ces premiers moments d’errance : les plans sont courts, elliptiques et solitaires. Bientôt, le champ s’élargit : sa route croise celle du 80ème régiment. Les épiant d’abord de loin, Camille se couche auprès d’eux le soir venu. Rapidement, elle s’intègre à la petite troupe, qui n’est en route pour le front qu’en apparence, les soldats se révélant finalement être des déserteurs.

C’est sur la rencontre de ces deux mensonges que débute le film : celui de Camille, jeune homme prétendument avide d’en découdre avec l’ennemi, et celui du régiment, faussement engagé vers le front. De cette double dissimulation, naît une inquiétude sourde qui parcourt le film et s’intensifie à mesure qu’il approche de son dénouement. Dès l’arrivée de Camille au sein de la troupe, les conversations anodines entre soldats, leur marche régulière à travers la forêt, semblent troublées par d’infimes indices : un cauchemar, une cachette soudaine et surréaliste, sont autant de dissonances dans le quotidien du régiment.

Film de guerre, La France l’est donc assurément. Car s’il ne montre ni ligne ennemie, ni champ de bataille, il capte avec finesse le sentiment morbide, insidieux qui étreint le soldat jeté au front, et contre lequel se dressent les déserteurs. Ce désir de mort qui éteint la passion du soldat Philippe pour les Grecs et l’Atlantide, et éloigne François de Camille. C’est même lorsque le film s’éloigne le plus de l’imagerie traditionnelle de la guerre qu’il parvient le mieux à en exprimer le désespoir. Les quatre séquences au cours desquelles la troupe entonne une chanson apportent ainsi un contrepoint lumineux et mélancolique au destin du régiment qui s’achemine vers la mort. Un contraste qui ne cesse de s’approfondir au cours du film, entre la vie quotidienne du régiment, chaque jour davantage marquée du sceau de la mort et de la honte, et la conception de la vie qu’ils prônent et défendent, inlassablement. La lumière diurne est douce, les séquences nocturnes éclairées de façon quasi fantastique. Une chouette, un corps nu dans la lumière du soir y semblent des apparitions merveilleuses. Autant d’éléments oniriques qui évoquent ce désir de vivre, de rêver, de chanter malgré l’ombre de la guerre. Quitte à payer cette liberté du prix de l’infamie.

La France pourrait être un film sur le courage. Celui de la troupe, qui chante jusqu’à l’épuisement ses chansons surannées et mélancoliques. Celui de Camille, qui bouscule les lignes conventionnelles pour sauver François des chimères qui l’ont étreint. Si l’audace de la troupe se révèle lors des moments chantés, celui de Camille se lit sur son visage : Quand elle se jette à l’eau glacée, c’est le regard oblique et fixe, le corps projeté comme un poids mort, sans un instant d’hésitation effrayée. Cet entêtement d’enfant, cette détermination farouche sont au cœur de La France. Et si les personnages sont droits et fiers, les acteurs sont remarquables. Sylvie Testud incarne avec intensité la témérité de Camille, tandis que Pascal Greggory se révèle incroyable de gravité et de douceur résignée.

Tout à la fois romance, comédie musicale et film de guerre insolite, La France est une oeuvre courageuse. Parce que les séquences chantées couraient le risque du ridicule, parce que l’esthétique du film se trouve parfois aux antipodes d’une représentation attendue de la guerre, S. Bozon fait le choix, comme ses personnages, d’une affirmation sans concession de sa singularité.


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