La poésie, "lieu de résistance éternel pour l'homme individuel"

Louis Mallié - 21.03.2014

Culture, Arts et Lettres - Salons - Diana Belessi - Michel deguy - salon du livre


Le Centre national du livre avait décidé d'aguicher et provoquer un tantinet : « À quoi sert la poésie ? ». Le débat réunissait un panel de poètes français, ainsi que deux invitées de marque argentines.  Les intervenants des deux nationalités ont ainsi débattu entre eux et également le public pendant près d'une heure trente. Si le débat n'a naturellement pas apporté de réponse définitive (l'intérêt étant dans les arguments et exemples convoqués), il a néanmoins permis mettre en avant deux façons radicalement différentes de discourir sur l'art d'Ovide, Marot ou Breton.

 

 

À gauche : Michel Deguy, Luisa Futoransky et Philippe Beck.

Tout à droite : Diana Belessi et Jean-Michel Maulpoix

 

 

Diana Belessi et Luisa Futoransky ont débattu auprès de leurs homologues français Philippe Beck, Michel Deguy et Jean-Michel Maulpoix. La conférence s'est ouverte par la célèbre phrase de Heidegger « à quoi bon la poésie en temps de détresse ? » Dès sa première intervention, Diana Rossa a donné le ton à un débat largement marqué par son aura. « Je vais dire une évidence, mais la poésie ne sert à rien. Ce n'est pas un média, mais une sorte de médium. Je pense que dans cet univers capitaliste, la poésie ne prend pas une place - particulièrement dans cette première décennie. En revanche c'est un lieu de résistance éternel pour l'homme individuel. »

 

Les cheveux blancs, parlant posément appuyée sur sa canne, elle a su recueillir l'approbation de tous les acteurs de la conversation. Luisa Futoransky a précisé, avec finesse, que dans sa fonction de résistance la poésie ne signifiait pas « suspendre toutes les activités de la vie quotidienne, mais au contraire, entrer dedans avec tout ce qu'on est. » Cette opinion n'a pas tardé à être reprise par Jean-Michel Maulpoix qui s'est avoué très admiratif de ses deux confrères (soeur) argentines : « À quoi sert la poésie ? À mieux faire partie du monde auquel elle appartient elle-même. » 

 

Pour autant, la seconde partie de la conférence n'a pas suscité la même unanimité. Le fondateur de la revue Poésie, Michel Deguy, qui tenait à exprimer l'utilité essentiellement philosophique de la poésie s'est heurté à un véritable mur idéologique. Mettant en avant l'évanescence du débat, Philippe Beck a ainsi tenu à dire que « les philosophes ont besoin de la poésie plus que les poètes ont besoin de la philosophie. » Il a ainsi mis en avant la fonction métalinguistique de la poésie, d'abord fondamentalement utile au langage lui-même. « La poésie rappelle que la langue n'est pas qu'un discours. Ce n'est pas que du sens. Ce n'est pas que du son. C'est les deux, et les Français l'oublient. »

 

Le débat n'a pu trouver de conclusion définitive : peut-être doit-on se souvenir qu'à l'image de celui qui le parle, rien ne peut être jamais totalement tranché en matière de langage poétique. En tout cas, le débat aura pu permettre de voir deux façons radicalement opposées de penser la poésie - séparée d'un océan pourrait-on dire. Les poétesses argentines n'ont en effet pas manqué de faire remarquer combien le langage « parisien » tendait à compliquer le débat. Face au catalogue de références théoriques et critiques de Michel Deguy, Diana Belessi a ainsi tout simplement a tenu à exprimer sa surprise de voir comment « les Français parlaient de poésie. Il n'est pas besoin d'un grand nombre de philosophe ou de théorie pour parler de poésie. Il suffit de sentir tout simplement les mouvements du coeur. » 

 

Une opinion qui, comme toutes celles de l'artiste argentine semble avoir été largement partagée par le public. Comme pour faire écho à cet étonnement, une auditrice s'est avouée « déçue, mais sans animosité que le débat ne soit pas plus adressé aux enfants ». Un autre spectateur, citant Villon, Rimbaud et Desnos, a regretté que l'utilité pointée de la poésie ne soit pas plus celle de la résistance politique. Peut-être Jean-Michel Maulpoix avait-il déjà répondu à cette question quelques minutes auparavant,  partageant une vision intéressante de ce qui serait aujourd'hui un nouvel académisme : « Toute une famille d'auteur prend aujourd'hui partie pour l'aggravation de la dureté du monde dans lequel nous vivons. Ils confèrent à la poésie la tâche de désenchanter. » 

 

Rien n'est donc jamais totalement parfait - ni totalement tranché. Si les plus jeunes n'ont pu s'empêcher de partir avant la fin de la conférence, plusieurs auditeurs n'ont cependant pas manqué de remercier chaleureusement les poètes pour ces nourritures spirituelles.