La vie d'Adèle : quand l'interprétation d'intégristes devient la norme

Félicia-France Doumayrenc - 10.12.2015

Culture, Arts et Lettres - Cinéma - vie Adèle - interprétation film - adaptation BD


Après les élections de dimanche dernier et avant celle du second tour, la France subit une vague d’intolérance. Il y eut la vandalisation de l’exposition d’Olivier Ciappa et le vol de ses photos. Maintenant, une association catholique fait annuler le visa d’exploitation du film, la Vie d’Adèle. Elle estimait en effet que l'interdiction aux moins de 12 ans était trop légère : moins de 18 ans, c'est un minimum, quand on traite de l'homosexualité.

 

La vie d'Adèle...

 

 

Le visa d’exploitation du film avait déjà soulevé de nombreuses polémiques à sa sortie en raison du rapport du réalisateur Abdellatif Kechiche avec son technicien et les deux actrices principales. Prévoyant une interdiction aux moins de 12 ans avec avertissement, il vient toutefois d'être annulé par la justice administrative en raison de « scènes de sexes réalistes de nature à heurter la sensibilité du jeune public ». 

 

Ainsi, la cour administrative de Paris a demandé hier à la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, de « procéder au réexamen de la demande de visa » du film dans un « délai de deux mois ». Cette dernière, selon la Cour, « ne pouvait, sans commettre d’erreur d’appréciation [...] accorder un visa d’exploitation comportant une interdiction limitée aux mineurs de 12 ans ».

 

Derrière la procédure, on retrouve les catholiques traditionalistes appartenant au groupe Promouvoir (association basée dans la région PACA). Celui-ci avait déjà sévi en faisant classer X le film Baise-moi de Virginie Despentes. Il se fit aussi remarquer avec l’interdiction aux moins de 18 ans du film Ken Park de Larry Clark en 2004 et bien évidemment cette année avec Love de Gaspard Noé.

 

Quelles valeurs, quelle censure ?


L'association qui existe depuis près de vingt ans a à sa tête, André Bonnet, catholique, père de huit enfants et comme par hasard ex-militant du Front National. Joint par nos confrères du Monde celui-ci déclare « que cette décision en appel doit alerter la ministre sur les graves dysfonctionnements qui existent au sein de la commission qui existent au sein de la commission de classification des films. Celle-ci doit être réformée, car elle ne fonctionne plus ».

 

La BD originale, Le Bleu est une couleur chaude

 

 

Le ministère de la Culture annonce qu’elle désire se pourvoir en cassation devant le Conseil d’État. Car même si le réalisateur approuve cette mesure, le ministère de la Culture tient à préciser que « c’est un principe qui dépasse les réalisateurs des films concernés ».

 

Nouvelles donnes

 

Mais aujourd’hui, un nouveau rebondissement intervient dans cette affaire. S’il ne s'agissait pas d'une forme de censure pure et simple, tout cela pourrait en devenir comique. En effet, le réalisateur a déclaré à nos confrères du Monde « cette décision me paraît plutôt saine. Je n’ai jamais pensé que mon film pouvait être vu avant qu’elle ait 14 ou 15 ans. »

 

Aussi l’interdiction aux moins de 16 ans ne le « dérangerait pas », a-t-il déclaré au Monde. Cette histoire d’amour n’a-t-elle pas pour héroïne une lycéenne ? « Mes films touchent à l’adolescence, mais s’adressent plutôt à ceux qui ont une nostalgie de l’adolescence. Ça a plus d’intérêt pour les adultes que pour les adolescents qui n’ont pas encore vécu la douleur d’une rupture. C’est avant tout un film sur la rupture ». 

 

La Vie d’Adèle est inspirée de la bande dessinée de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, parue chez Glénat, voilà près de cinq ans. Il dépeint et met en exergue une violence intérieure d’une adolescente confrontée à la découverte de son homosexualité, qu’elle se refuse à admettre avant de se rendre à l’évidence, celle de l’entourage, à commencer par la famille, qui porte un regard accusateur et durement stigmatisant, et celles de l’obligation faite aux adolescents et adultes homosexuels de devoir composer en permanence avec ce regard omniprésent dans la société (« y’a deux gars au comptoir qui nous matent bizarrement. J’crois qu’il vaut mieux partir »).

 

L’œuvre est définitivement toujours aussi vibrante...