La voix du traducteur se fait entendre au Frac Lorraine

Claire Darfeuille - 22.04.2015

Culture, Arts et Lettres - Salons - Traduction - langues - globalisation


Le Frac Lorraine accueille jusqu'au 3 mai une exposition originale sur la place de la traduction dans un monde globalisé où « un artiste qui ne sait pas parler anglais n'est pas un artiste », comme l'énonce l'étendard rose signé par Mladen Stilivonić.

 

 

 An Artist Who Cannot Speak English is No Artist, de Mladen Stilinović © Boris Cvjetanović

 

 

« Aujourd'hui, les traductions sont omniprésentes : elles facilitent le commerce international, assurent les négociations diplomatiques, participent à la diffusion quotidienne de l'information, permettent les communications en ligne entre pays et continents, nous initient aux productions cinématographiques et littéraires étrangères. Elles nous donnent accès à la connaissance du monde » explique Martin Waldmeier dans sa note d'intention. Il a réuni au Frac Lorraine treize artistes autour de la question de la traduction dans un monde globalisé. 

 

L'exposition a pris place dans le bel hôtel particulier occupé par le Frac Lorraine, dont les fondations remontent au XIIe siècle. Les marches de pierre de l'escalier qui mène au premier étage sont devenues le support de l'installation proposée par Luis Camnitzer, intitulée Insults. Celle-ci consiste en des bandes jaunes adhésives, où est imprimée une même phrase « Ceux qui ne parlent pas français sont stupides », déclinée dans les six langues officielles de l'ONU. Une façon de moquer les nationalismes et de dénoncer l'utilisation de la langue comme facteur d'exclusion.

 

Le traduction entre sourds et entendants

 

Un peu plus loin, un large panneau d'affichage rassemble les post-its laissés par les visiteurs de l'exposition dans toutes les langues, puis un autre ceux qui constituent la proposition de Joseph Griegely, People are Ovehearing Us. L'artiste atteint de surdité depuis son enfance envisage ici le passage de l'oral à l'écrit comme une traduction. Ses échanges sur papiers avec les entendants sont autant de petits moments de vie sortis de leur contexte, qui « incluent des questions, allusions, incompréhensions et digressions propres à la conversation orale » et dont seuls ceux qui participaient à l'échange pourraient encore reconstruire le sens.  

 

Ce que gagne un texte, ce qu'il perd et comment les traductions influent sur l'original, c'est ce que démontre Fabrice Samyn avec sa Lettre d'amour à personne inconnue. L'artiste belge a fait voyager, sur le modèle du jeu du "téléphone arabe", ce texte poétique du français à travers 17 langues et retour. Après ce long périple, le texte d'arrivée est bien différent de l'original (voir ci-dessous)... 

 

 

 Lettre d'amour à personne inconnue de Fabrice Samyn © Philippe De Gobert

 

 

L'artiste suédois Erik Bünger a de son côté choisi Woody Allen pour montrer combien sa personnalité changeait suivant que l'acteur est doublé en chinois, en turc ou en d'autres langues. Il relève au passage la « domestication » des films opérée par les traducteurs, pratique qui consiste à rendre lisible ou audible la traduction, mais oblige souvent à gommer les particularismes culturels. Zineb Zedira puise, elle, dans son histoire familiale. Dans trois courtes vidéos, elle expose la façon dont ses déménagements successifs de l'Algérie à la France, puis à l'Angleterre ont abouti à une rupture entre les générations, la grand-mère n'ayant plus de langue commune avec sa petite-fille. 

 

Perte progressive des langues due à l'immigration, mais aussi disparition totale de certains dialectes et des langues minoritaires écrasées par l'hégémonisme des plus puissantes... C'est le phénomène de l'extinction des langues (25 par an) que Susan Hiller aborde dans son œuvre The last silent movie où sont recueillies les voix des dernières personnes parlant des langues aujourd'hui disparues et rendues provisoirement à la vie grâce à l'écoute du visiteur.  

 

Des différentes motivations d'apprendre le chinois

 

Nécessité commerciale ou recherche identitaire ? Sylvie Boisseau et Frank Westermeyer sondent dans leur installation Chinese is a plus les motivations de différents groupes à apprendre le chinois : d'un côté des adultes allemands qui veulent maîtriser la langue de la superpuissance économique qu'est la Chine, d'un autre des étudiants d'origine chinoise qui cherchent à conserver leur identité culturelle hybride. 

 

Rainer Grahal donne aussi à voir les efforts nécessaires à l'apprentissage d'une langue, notamment ceux qu'il fournit pour apprendre l'arabe, le chinois, le japonais. Une petite sélection des milliers d'heures de captation est présentée ici, dont I hate Karl Marx, une vidéo futuriste où la culture américaine est supplantée par la Chinoise. L'artiste suisse Ingrid Wildi Merino se penche, elle aussi, sur son apprentissage de la langue suisse allemande, un dialecte qui ne s'écrit pas, et sur son parcours personnel qui l'a menée du Chili à la Suisse. Elle propose à travers son œuvre photographique une réflexion sur la langue comme facteur d'exclusion des étrangers. 

 

L'anglais, langua franca de la culture "globale"

 

L'Espagnole Dora Garcia interroge de son côté la pratique de la traduction au sein des institutions artistiques et le recours systématique à l'anglais, alors que celui-ci représenterait, selon l'artiste, « le snobisme nombriliste international » du monde de l'art. Ses Letters to Other Planets consistent ainsi à offrir le communiqué de presse de la présente exposition rédigé dans douze langues non immédiatement reconnaissables par les visiteurs, une remise en cause de l'usage de l'anglais comme lingua franca de la culture « globale ».

 

Au troisième étage, l'œuvre de Nicoline van Harskamp lui fait écho, dans laquelle quatre professionnels du doublage interrogent l'évolution possible de cet anglais « global » que chacun s'approprie, selon sa culture d'origine. Dans la même salle, cinq interprètes professionnels, filmés par Christoph Keller, racontent au visiteur, mis en situation de les écouter à l'intérieur d'une cabine d'interprète, comment leur éducation multilingue à influer sur leur pratique du métier, et au-delà sur leur manière d'être au monde. 

 

L'exposition au Frac Lorraine, dont la thématique ne pouvait que la prédisposer au voyage, sera prochainement visible en Espagne, puis en Norvège.