Le 23 octobre 1964, jour où Sartre refusa le Prix Nobel

Antoine Oury - 28.06.2014

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - Jean-Paul Sartre - Prix Nobel de Littérature - 23 octobre 1964


Outre son oeuvre, Jean-Paul Sartre est resté célèbre pour son refus du Prix Nobel de Littérature, qui lui fut attribué en 1964, devenant le seul écrivain à avoir jamais décliné la distinction. Le jour même de sa décision, il expliquait cette dernière dans les colonnes du Figaro. Selon lui, le Prix Nobel l'aurait changé en « institution », ce qui n'était pas en accord avec sa vision personnelle de l'écrivain.

 

 

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Pas de médaille, mais une plaque (Nico Paix, CC BY 2.0)

 

 

 Malgré une décision communiquée très rapidement, Sartre souligne que le refus n'a rien d'un « acte improvisé » : « J'ai toujours décliné les distinctions officielles », explique-t-il, à l'image de la Légion d'Honneur qu'il avait repoussé en 1945. L'écrivain avait même fait parvenir un courrier à l'Académie Suédoise, pour les avertir qu'il déclinerait le Prix, sans se douter de l'irrévocabilité des décisions du jury.

Monsieur le Secrétaire,


D'après certaines informations dont j'ai eu connaissance aujourd'hui, j'aurais cette année quelques chances d'obtenir le prix Nobel. Bien qu'il soit présomptueux de décider d'un vote avant qu'il ait eu lieu, je prends à l'instant la liberté de vous écrire pour dissiper ou éviter un malentendu. Je vous assure d'abord, Monsieur le secrétaire, de ma profonde estime pour l'académie suédoise et le prix dont elle a honoré tant d'écrivains. Toutefois pour des raisons qui me sont personnelles et pour d'autres qui sont plus objectives, je désire ne pas figurer sur la liste des lauréats possibles et je ne peux ni ne veux, ni en 1964, ni plus tard, accepter cette distinction honorifique.


Je vous prie, Monsieur le secrétaire d'accepter mes excuses et de croire à ma très haute considération.

De fait, la récompense lui est toujours attribuée pour l'année 1964, malgré l'absence de cérémonie officielle, et, bien entendu, du fameux discours de Stockholm que chaque lauréat prononce à l'issue de la remise. 

 

Le lendemain de l'annonce du lauréat, Jean-Paul Sartre fait parvenir un texte à plusieurs rédactions, dont Le Monde et Le Figaro, dans lequel il revient sur son refus, déjà auréolé d'un air de scandale. 

Je regrette vivement que l'affaire ait pris une apparence de scandale : un prix est distribué et quelqu'un le refuse. 

[...] 

J'y ai invoqué deux sortes de raisons : des raisons personnelles et des raisons objectives.
Les raisons personnelles sont les suivantes : mon refus n'est pas un acte improvisé. J'ai toujours décliné les distinctions officielles. Lorsque après la guerre, en 1945, on m'a proposé la légion d'honneur, j'ai refusé bien que j'aie eu des amis au gouvernement. De même, je n'ai jamais désiré entrer au Collège de France comme me l'ont suggéré quelques-uns de mes amis. [...] Ce n'est pas la même chose si je signe Jean Paul Sartre ou si je signe Jean Paul Sartre prix Nobel. [...] L'écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution même si cela a lieu sous les formes les plus honorables comme c'est le cas.

Outre cette ligne de conduite personnelle, Sartre ne se prive pas d'égratigner quelque peu l'institution littéraire, et ce, malgré sa « très haute considération ».

Mes sympathies vont indéniablement au socialisme et à ce qu'on appelle le bloc de l'est, mais je suis né et j'ai été élevé dans une famille bourgeoise. 

[...]

C'est pourquoi je ne peux accepter aucune distinction distribuée par les hautes instances culturelles, pas plus à l'Est qu'à l'Ouest, même si je comprends fort bien leur existence. Bien que toutes mes sympathies soient du côté des socialistes, je serais donc incapable tout aussi bien d'accepter par exemple le Prix Lénine si quelqu'un voulait me le donner, ce qui n'est pas le cas. [...] Pendant la guerre d'Algérie, alors que nous avions signé le Manifeste des 121, j'aurais accepté le prix avec reconnaissance, parce qu'il n'aurait pas honoré que moi mais aussi la liberté pour laquelle mous luttions. Mais cela n'a pas eu lieu et ce n'est qu'à la fin des combats que l'on me décernait le prix.

Deux autres auteurs, Boris Pasternak et Alexandre Soljenitsyne, respectivement en 1958 et 1970, connurent des conditions particulières pour leur Prix Nobel : le premier fut contraint de refuser la récompense, sous menace soviétique, quand le second dut essuyer le refus de l'Académie d'organiser la cérémonie dans l'ambassade de Moscou, où l'écrivain était assigné à résidence pour ses opinions dissidentes. Il recevra finalement sa récompense 4 ans plus tard, avec une cérémonie digne de ce nom.

 

Avant Sartre, en 1926, George Bernard Shaw refusa la récompense pécuniaire du Prix Nobel, arguant simplement qu'il n'en avait pas besoin. Il revint sur sa décision, mais fit don de la somme pour la traduction d'oeuvres suédoises en anglais.