Le Cendrillon de Pommerat, classique et zigomatiques

Laura Heurteloup - 12.06.2013

Culture, Arts et Lettres - Théatre - Cendrillon - Joël Pommerat - L'Odéon


Joël Pommerat est vu comme le metteur en scène aux pièces qui ne déçoivent jamais un public de fidèles. Avec Cendrillon, créé en 2011, son trait de génie se révèle une nouvelle fois. Il retire du conte le meilleur, le pressant pour en retirer le nectar auquel il ajoute sa signature. Une signature puisant dans tous les codes d'un théâtre contemporain limpide et habile.

 

 

 

 

Portée par une distribution exclusivement belge, Cendrillon marque par le choix de l'accent apportant un exotisme humoristique non dissimulé aux tirades, même les plus dramatiques. Les personnages normalement stéréotypés chez Grimm se voient nourris d'une substance libre comme si chaque comédien avait apporté une touche personnelle. La belle-mère loin d'être une marâtre précieuse devient une mégère beuglante aux allures masculines et au langage outrancier, à l'image d'une certaine Groseille bien connue (La vie est un long fleuve tranquille). 

 

Cendrillon - interprétée avec brio par Deborah Rouach - qui devient Sandra puis Cendrier ne se plaint jamais. Elle aime travailler, en redemande et à l'image de la femme du XXIe siècle n'a besoin de personne pour être heureuse. Elle n'attend pas langoureusement le prince charmant, mais se laisse surprendre par une rencontre fortuite avec le fil du Roi. Loin de renvoyer l'image du preux chevalier en armure, il apparaît comme un petit homme timide et angoissé qui chante d'une voix cristalline sous le feu des projecteurs multicolores. Sans oublier la fée, clope au bec qui se fait renvoyer violemment par la jeune fille trop concentrée à surveiller sa montre qui lui rappelle de penser à sa mère.

 

En ajoutant sa touche et en se permettant quelques libertés d'adaptation, Joël Pommerat s'approprie quelques clins d'oeil au traditionnel conte pour les transformer à son avantage. La marâtre et ses deux filles vont au bal affublées d'un style renaissance assumé avant de se rendre compte du ridicule de leur situation.  À bas le côté féerique et sucré du conte, place à la réalité et à la brutalité des situations. En bon pédagogue et metteur en scène, il utilise des supports complémentaires comme la projection d'extraits de phrases et de vidéos pour soutenir et nourrir son écriture. 

 

Malgré l'environnement épuré - seuls les murs sont revêtus de motifs psychédéliques en mouvement - le décor faste de cette grande maison est suggéré par ces grandes portes, la transparence cristalline des vitres et la vétusté de la cave, chambre de Sandra qui rentre en contraste avec tout le reste.

 
 
 
 
La voix off de la narratrice italienne Marcella Carrara apporte un doux mystère à l'ensemble, une sorte de mysticisme suave et agréable apportant une respiration entre chaque scène, replongeant ainsi le spectateur dans un état "dramatique" et reposant ses zigomatiques. Joël Pommerat réussit à nous entraîner dans des états émotionnels passants d'éclats de rire incontrôlables à une tristesse et une compassion saisissantes sans jamais perdre de vue la forme littéraire initiale : le conte, ses épreuves psychologiques et ses leçons de vie. 
 
Jusqu'au 29 juin aux Ateliers Berthier / L'Odéon