Le Maroc, invité d'honneur sulfureux de Livre Paris 2017

Antoine Oury - 01.09.2016

Culture, Arts et Lettres - Salons - Maroc Livre Paris - Maroc liberté d'expression - Livre Paris 2017


L'Union des éditeurs marocains a largement devancé les emplois du temps des organisateurs : le Maroc sera l'invité d'honneur du prochain salon Livre Paris, du 23 au 26 mars 2017. Si l'invitation est confirmée, le contrat liant les deux parties — Reed Expo et les autorités marocaines — ne sera signé que le 7 septembre prochain. D'ici là, on peut se poser quelques questions quant à la façon dont sera traitée la programmation du salon, alors que le royaume de Mohammed VI reste toujours aussi peu accueillant pour la liberté d'expression et la critique du régime...

 

Livre Paris 2016

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

La fuite vient bien « du côté marocain », alors que l'annonce officielle devait avoir lieu la semaine prochaine, après signature du contrat liant les deux parties. Mais l'organisation du salon Livre Paris se réjouit d'ores et déjà de l'invitation d'honneur du Maroc. « C'est la première fois qu'un pays du Maghreb est à l'honneur », souligne Sébastien Fresneau, directeur du salon.

 

« Le Maroc est un pays qui nous est familier, de nombreux Français y sont déjà allés, mais la connaissance de la littérature marocaine reste généralement superficielle », ajoute-t-il. Le Salon du Livre de Paris se chargera de combler ces lacunes. L'AFP, qui a confirmé l'information, cite ainsi Mohamed Nedali, Abdellah Taïa, Fouad Laroui, le poète Abdellatif Laâbi ou Driss Chraïbi, disparu en 2007, outre Tahar Ben Jelloun, qui fait figure de superstar.

 

« J'irai à Casablanca le 7 septembre pour signer l'accord avec le Maroc », a expliqué à l'AFP le président du SNE, Vincent Montagne. Cet accord est en réalité un contrat, « qui précise les obligations des 2 parties et les modalités de travail entre Reed et les autorités marocaines », nous explique-t-on. D'ici là, c'est silence radio sur l'organisation, pour ne pas compliquer les négociations.

 

Livre Paris sera-t-il un havre de paix pour les écrivain marocains ?

 

L'invitation du Maroc pourra réjouir, dans une perspective francophone : il est indéniable que ce pays voisin de la France a beaucoup à offrir en matière de littérature. Néanmoins, une question gênante s'impose : qu'en sera-t-il de la liberté d'expression dans les travées du Salon du Livre ?

 

En effet, il est communément admis que la liberté d'expression et la liberté de la presse sont à géométrie variable au Maroc, avec pour limite la personne du roi Mohammed VI. Le monarque est en effet peu enclin à rire de sa personne : l'article 46 de la Constitution marocaine le souligne d'ailleurs, « la personne du Roi est inviolable et respect Lui est dû ».

 

De nombreux cas de censure ont été recensés au fil de son règne, notamment en 2012, avec l'interdiction d'un numéro du journal El Pais qui publiait les bonnes feuilles du livre Le Roi prédateur, d'Éric Laurent, aux éditions du Seuil. Si les pressions semblent s'être relâchées sur l'édition, elles sont toujours aussi fortes sur la presse : en 2016, le Maroc est classé à la 131e place dans la zone rouge de l'Indice 2016 pour la liberté de la presse de Reporters sans Frontières...

 

Le programme des salons du livre et la liste d'auteurs du pays invité d'honneur font l'objet d'un accord entre les deux parties, Reed Expo (qui confie le choix des auteurs au Centre National du Livre) et les autorités marocaines, sachant que les frais des voyages sont pris en charge pour moitié par les parties. Le Salon « fera toujours l'objet d'une discussion conjointe entre les deux parties », précise Sébastien Fresneau.

 

Comme les autres années, notamment pour la Corée du Sud ou l'Argentine, la liste des auteurs marocains invités risque donc de différer quelque peu avec celle des spécialistes de la littérature locale, en raison des sensibilités de Mohammed VI.

 

« À ce stade, nous n'en sommes pas à ce niveau de détail. Nous discutons de la taille du pavillon pour le moment, par exemple, et le projet s'affinera au fil du temps », explique Sébastien Fresneau, interrogé sur la liberté d'expression et la représentation des auteurs marocains à Livre Paris.

 

L'affaire Éric Laurent-Catherine Graciet fait tache

 

Une affaire de taille occupe d'ailleurs actuellement les tribunaux marocains et français : les journalistes Éric Laurent et Catherine Graciet ont été mis en examen en août 2015 pour chantage et extorsion de fonds à l'encontre du roi Mohammed VI. L'enquête est toujours en cours, mais, si Catherine Graciet reconnaissait avoir cédé à une proposition financière, les deux auteurs assuraient qu'ils avaient été piégés par le pouvoir marocain afin de discréditer leur enquête.

 

De fait, le livre des deux journalistes, prévu chez Seuil, avait été annulé par l'éditeur. « D’abord, je n’ai pas cru que les deux auteurs que j’avais publiés et que je me proposais de publier à nouveau étaient susceptibles de s’engager à ne pas honorer le contrat qu’ils avaient signé avec moi contre rémunération », expliquait alors Olivier Bétourné, le président de la maison.

 

Depuis, la justice suit son cours : l'instruction, conduite par deux juges parisiennes, se poursuit, rapportait il y a peu Le Parisien. Catherine Graciet a été auditionnée deux fois, mais pas Éric Laurent : la défense des deux journalistes conteste toujours les principales preuves avancées par le pouvoir marocain, des enregistrements des négociations portant sur la somme à verser aux auteurs contre l'abandon de leur ouvrage. 

 

Le Palais royal du Maroc évoque toujours un chantage, quand la défense des deux journalistes assure que ces derniers n'ont fait que répondre favorablement à une proposition du pouvoir marocain.

 

« Il s'agit d'un procédé de preuve déloyal, d'un stratagème », assure l'avocat de Catherine Graciet, Me Éric Moutet. Les enregistrements ont été validés par la cour d'appel de Paris en janvier 2016, et le pourvoi sera débattu en cassation le 6 septembre prochain. De la décision dépendra sans aucun doute le sort des deux journalistes.