Le Médicis à Nathalie Azoulai, Titus et Bérénice

Nicolas Gary - 06.11.2015

Culture, Arts et Lettres - Récompenses - prix Médicis - Nathalie Azoulai - Titus Berenice


Avant que ne s’achève la grande valse des prix, le juré du prix Médicis a choisi sa lauréate. C’est Nathalie Azoulai qui remporte le prix Medicis, pour son livre Titus n’aimait pas Bérénice. Un livre qui se présenterait plus comme une vie de Racine, qu’un simple roman d’amour. Au point qu'on aurait pu lui décerner le Médée-cis. On pourra découvrir son texte à la maison de la poésie, ce 2 décembre, lors d’une lecture par Marie-Sophie Ferdane.

 

 

 

Nathalie Azoulai raconte l’allégeance du dramaturge au jansénisme et au pouvoir royal, et dans le même temps, l’histoire de sa langue si faussement lumineuse, si pleine d’opacités. « Comprendre de quoi elle s’est nourrie, ce qu’elle a gardé de la convention, ce qu’elle en a jeté, ce qu’elle a inventé. La chronologie est linéaire, elle suit les pas de Racine dans l’écriture et dans le monde, une pièce après l’autre, en choisissant de placer au centre de ce parcours cette fameuse tragédie où il entend “faire quelque chose à partir de rien”. » Le même défi qu’avait renouvelé Flaubert en son temps.

 

Titus n’aimait pas Bérénice alors que Bérénice pensait qu’il l’aimait. Titus n’aimait pas Bérénice alors que tout le monde a toujours pensé qu’il n’avait pas le choix et qu’il la quittait contre sa propre volonté. Titus est empereur de Rome, Bérénice, reine de Palestine. Ils vivent et s’aiment au Ier siècle après Jésus-Christ. 

 

 

 

Racine, entre autres, raconte leur histoire au XVIIe siècle. Mais cette histoire est actuelle : Titus quitte Bérénice dans un café. Dans les jours qui suivent, Bérénice décide de revenir à la source, de lire tout Racine, de chercher à comprendre ce qu’il a été, un janséniste, un bourgeois, un courtisan. 

 

Comment un homme comme lui a-t-il pu écrire une histoire comme ça ? Entre Port-Royal et Versailles, Racine devient le partenaire d’une convalescence où affleure la seule vérité qui vaille : si Titus la quitte, c’est qu’il ne l’aime pas comme elle l’aime. Mais c’est très long et très compliqué d’en arriver à une conclusion aussi simple.

 

Titus n’aimait pas Bérénice, c’est une façon de rationaliser le chagrin d’amour, de dire que Bérénice a raison d’être aussi atteinte en comprenant que Titus ne l’aime pas autant qu’elle l’aime, et d’arrêter de penser que Titus l’a quittée contre sa volonté. Il l’a quittée parce qu’il ne l’aimait pas, pas assez. C’est une façon de statuer et de conclure bien que la pièce de Racine reste ouverte à toutes les lectures possibles. C’est une manière d’imaginer une élégie moderne, ce verbe qui pleure, qui s’écoule vers le bas pour dire le manque, l’erreur et la déception, le temps que dure le chagrin.

 

Racine avait fait de cette rupture entre l’empereur et la reine juive l’histoire symbolique d’une tragédie du sacrifice, celle qui les contient tous, et s’impose aux hommes pour les contraindre à grandir. Rome face à l’Orient, et la tradition romaine devant l’amour : qu’est-ce qu’il ne faut pas subir pour devenir héroïque ! 

 

Découvrir un extrait de Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai

 

Notons que le livre avait déjà été primé d’un accessit, remis par le jury du prix Virilo : « L’accessit “Robert Hossein” de l’adaptation historique qui va mal vieillir est attribué à Nathalie AZOULAI pour Titus n’aimait pas Bérénice. »

 


Pour approfondir

Editeur : POL Editeur
Genre : litterature...
Total pages : 320
Traducteur :
ISBN : 9782818036204

Titus n'aimait pas Bérénice

de Nathalie Azoulai

Quand on parle d’amour en France, Racine arrive toujours dans la conversation, à un moment ou à un autre, surtout quand il est question de chagrin, d’abandon. On ne cite pas Corneille, on cite Racine. Les gens déclament ses vers même sans les comprendre pour vous signifi er une empathie, une émotion commune, une langue qui vous rapproche. Racine, c’est à la fois le patrimoine, mais quand on l’écoute bien, quand on s’y penche, c’est aussi du mystère, beaucoup de mystère. Autour de ce marbre classique et blanc, des ombres rôdent. Alors Nathalie Azoulai a eu envie d’aller y voir de plus près. Elle a imaginé un chagrin d’amour contemporain, Titus et Bérénice aujourd’hui, avec une Bérénice quittée, abandonnée, qui cherche à adoucir sa peine en remontant à la source, la Bérénice de Racine, et au-delà, Racine lui-même, sa vie, ses contradictions, sa langue. La Bérénice de Nathalie Azoulai veut comprendre comment un homme de sa condition, dans son siècle, coincé entre Port-Royal et Versailles, entre le rigorisme janséniste et le faste de Louis XIV, a réussi à écrire des vers aussi justes et puissants sur la passion amoureuse, principalement du point de vue féminin. En un mot, elle ne cesse de se demander comment un homme comme lui peut avoir écrit des choses comme ça. C’est l’intention de ce roman où l’auteur a tout de même pris certaines libertés avec l’exactitude historique et biographique pour pouvoir raconter une histoire qui n’existe nulle part déjà consignée, à savoir celle d’une langue, d’un imaginaire, d’une topographie intime. Il ne reste que peu d’écrits de Racine, quelques lettres à son fils, à Boileau mais rien qui relate ses tiraillements intimes. On dit que le reste a été brûlé. Ce roman passe certes par les faits et les dates mais ce ne sont que des portes, comme dans un slalom, entre lesquelles, on glane, on imagine, on écrit et qu’on bouscule sans pénalités.

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