Le mystère Pascal se fait une place entre le coeur et la raison à la BnF

Antoine Oury - 08.11.2016

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C'est peut-être « sans raison particulière » que la Bibliothèque nationale de France a voulu consacrer une exposition à Blaise Pascal, mais le philosophe en a toujours à revendre. Avec le corps et le cœur, l'esprit parachève la trinité d'un esprit brillant, mais voilé par le mystère.

 

Exposition Blaise Pascal à la Bibliothèque nationale de France

Masque mortuaire de Blaise Pascal, 1662, Bibliothèque de la Société de Port-Royal

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Son corps a disparu, mais son esprit reste celui qui incarne à la fois un certain génie scientifique et la dévotion spirituelle : « Il ne nous est parvenu aucun portrait réalisé du vivant de Pascal », explique Jean-Marc Chatelain, le commissaire de l'exposition organisée à la Bibliothèque nationale de France dès aujourd'hui jusqu'au 28 janvier 2017.

 

Tout l'enjeu de cette exposition courte — réalisable en une bonne heure —, mais dense, illustrée par de nombreux manuscrits et ouvrages, pas seulement signés par Pascal, sera donc reconstituer le parcours biographique, certes, mais surtout intellectuel du philosophe : science et foi s'articulent chez lui autour de la même raison, qu'il aime mettre à l'épreuve. « Il y a, avec Pascal, une approche où l'on repousse toujours plus loin les limites de la raison. Même sur la question de la religion chrétienne, il souligne dans les Pensées qu'une religion qui ne serait que raison n'aurait pas de sens, mais qu'une religion qui serait contre la raison n'aurait pas de sens non plus », explique Jean-Marc Chatelain.

 

Exposition Blaise Pascal à la Bibliothèque nationale de France

Plan de la ville de Clermont, fin XVIIe : Blaise Pascal naît le 19 juin 1623, rue des Grads

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Génie des mathématiques dès son plus jeune âge grâce aux enseignements de son père, Étienne, Blaise Pascal adopte très vite, depuis Clermont-Ferrand, les mathématiques et la géométrie comme « des styles de pensée et d'expression », rappelle le commissaire de l'exposition. 

 

En 1640, il suit sa famille à Rouen, lieu de plusieurs découvertes pour le jeune Pascal : « Son père, commissaire pour l'impôt, était une sorte de percepteur : il devait faire des comptes, beaucoup plus compliqués que ceux que nous pouvons faire aujourd'hui en raison du système monétaire de l'Ancien Régime. C'est pour l'aider dans sa tâche que Pascal inventera la pascaline, une machine arithmétique qui lui permet d'assouvir sa passion pour l'ingénierie. »

 

Exposition Blaise Pascal à la Bibliothèque nationale de France

La machine arithmétique de Pascal, conservée au Musée des Arts et Métiers

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Une machine que Pascal souhaitait vivement commercialiser : « Contrairement à l'image que nous en avons parfois d'esprit solitaire et isolé du monde, Pascal est un homme dans le monde, c'est ce que cherche aussi à montrer cette exposition : il est engagé par ses relations sociales aussi bien que par l'idée de transformer, d'améliorer le monde, dans une œuvre d'innovateur technologique », précise Jean-Marc Chatelain.

 

Sa soif d'innovations, il l'assouvira également après son retour à Paris, à 24 ans, en asséchant une partie des marais poitevins dans une collaboration avec son ami le duc de Roannez, mais aussi avec la création du premier réseau de transports en commun urbain, à Paris, dans les derniers mois de sa vie, en 1662.

 

L'autre épiphanie de Pascal lors de son séjour à Rouen s'effectue avec la découverte de la pensée de Saint-Cyran, proche de Jansénius, le créateur de la pensée janséniste, une spiritualité chrétienne rigoriste inspirée de Saint-Augustin à laquelle toute la famille de Pascal se convertit. 

 

Exposition Blaise Pascal à la Bibliothèque nationale de France

Saint-Augustin offrant son coeur à l'enfant Jésus, François Perrier, huile sur bois, 1634,

Musée d'Art et d'Histoire de Saint Denis (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

 

Condamnés par l'Église catholique romaine en 1653, les jansénistes essuient le mépris et la violence de leurs contemporains, jésuites en tête, mais répliquent avec autant de force. Pascal se jette dans la bataille avec les fameuses Provinciales, écrites sur quelques mois en 1656-1657. Publiées sous forme de libelles et adressées aux jésuites, les Provinciales connaîtront une énorme diffusion avec plus de 10.000 exemplaires répandus dans toute la France. La police interviendra, et l'imprimeur des Provinciales sera enfermé à la Bastille... Pascal, lui, s'en sort grâce à l'usage d'un pseudonyme pour la version reliée des Provinciales, Louis de Montalte.

 

« Les milieux mondains découvrent très vite dans les Provinciales une œuvre littéraire absolument majeure, un monument d'ironie et de qualité d'écriture », rappelle Jean-Marc Chatelain. Pour preuve, une des très rares lettres autographes de Madame de Sévigné, qui évoque la 11e Provinciale.

 

Marquise de Sévigné, lettre autographe à Gilles Ménage, 12 septembre 1656 - Exposition Blaise Pascal à la Bibliothèque nationale de France

Marquise de Sévigné, lettre autographe à Gilles Ménage, 12 septembre 1656

 

 

Le parcours spirituel de Pascal guidera aussi la création des Pensées, son œuvre majeure : « La seconde conversion de Pascal, qui fait suite à celle de Rouen, sera celle de la nuit de Feu en 1654, la nuit du mémorial où Pascal consigne une expérience spirituelle d'une intensité fulgurante. Ce texte du mémorial, Pascal l'avait recopié sur un morceau de parchemin et fait coudre dans la doublure de son vêtement pour l'avoir toujours sur lui. À sa mort, ses proches, ignorant l'existence de ce texte, l'ont découvert. » Le document est aujourd'hui perdu, mais le premier jet est exposé à la BnF.

 

Suivront d'autres épisodes spirituels, en 1655 et 1656, qui conduiront Pascal à son grand projet d'« anthologie de la religion chrétienne » : le recueil autographe des Pensées de Pascal est sans aucun doute la pièce maîtresse de l'exposition organisée par la BnF. « Les Pensées, ce sont des morceaux de papier découpés, collés ensuite par un des neveux de Pascal sur de grandes feuilles, au début du XVIIIe siècle. Pascal lui-même avait rédigé son texte sur de grandes feuilles avant de les découper en bandes pour constituer des liasses selon les thèmes abordés », explique Jean-Marc Chatelain. Retour du mystère : toutes les Pensées ne sont pas parvenues jusqu'à nous, et il est même risqué d'affirmer que les Pensées que nous connaissons sont celles que Pascal voulait voir publiées.

 

 

 

L'exposition offre également une perspective intéressante, et peut-être moins connue, sur les écrits scientifiques de Blaise Pascal : « Pascal, dans sa pratique de la science, fait progresser des questions plutôt qu'en créer de nouvelles » souligne le commissaire de l'exposition. C'est ainsi à partir des théories de Galilée qu'il se saisit de la question du vide, avec diverses expériences impliquant du mercure et des lieux en altitude comme le Puy-de-Dôme.

 

C'est aussi dans cette partie de l'exposition que l'on découvre un Pascal joueur : défié par le Chevalier de Méré, agacé de perdre au jeu, Pascal se jette dans le calcul des probabilités et dans une « arithmétique du hasard » qui se rapproche d'un concept d'infini. Il lancera même à son tour un grand concours aux savants de son temps avec le « Concours de la roulette », qui donnera lieu à son Traité, lequel, signé sous le pseudonyme d'Amos d'Ettonville, posera les bases du calcul intégral.

 

Blaise Pascal, Première lettre sur la roulette, 1658, BnF, réserve des livres rares - Exposition Blaise Pascal à la Bibliothèque nationale de France

Blaise Pascal, Première lettre sur la roulette, 1658, BnF, réserve des livres rares

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

En faisant des ordres de Pascal (de la chair, de la raison, du cœur), l'exposition sépare des questions indissociables dans la pensée du philosophe, mais au bénéfice d'une compréhension et d'une assimilation facilitées. La scénographie est simple, peu interactive et les pièces sont essentiellement des manuscrits — logiquement. Mais des documents plus visuels sont judicieusement disposés, permettant de sortir un peu des pattes de mouche du philosophe. Outre la rareté des documents exposés — avec le concours de la Bibliothèque du Patrimoine, le Musée d'art Roger Quilliot, le Muséum Henri-Lecoq ou encore le Centre international Blaise Pascal de Clermont-Ferrand — a le mérite de proposer une approche accessible d'un penseur qui ne l'est pas toujours.